Trafics d’espèces animales : le réveil de l’Afrique ?

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Les primatologues de tout le continent s’unissent pour sauver les singes… l’Afrique du sud intensifie la lutte contre le commerce de cornes de rhinos, et obtient des résultats… le Niger crée un sanctuaire d’hippopotames… le Rwanda mise sur l’éco-tourisme… Trop peu, trop tard, ou changement de trajectoire pour l’Afrique ?

Près de 150 scientifiques de toute l’Afrique sont réunis près d’Abidjan, de lundi à jeudi, pour créer la Société africaine de primatologie (SAP), avec l’objectif de sauver les singes menacés d’extinction sur le continent.La situation des primates est catastrophique: plus de la moitié des espèces africaines sont menacées de disparition. Et à Madagascar, ce sont 85% des espèces de lémuriens qui risquent de disparaître, selon le professeur Inza Koné, directeur de la recherche et du développement du Centre suisse de recherches scientifiques en Côte d’Ivoire. Dans ce dernier pays, la population de chimpanzés, des primates parmi les plus proches des hommes, a chuté de 90% en 20 ans.

Inza Koné, 47 ans, a été élu jeudi président de la SAP. « Je suis heureux de ma responsabilité face à la situation catastrophique des primates d’Afrique », a déclaré à l’AFP le Dr Koné. Elu pour quatre ans, son programme va dans un premier temps s’inspirer des réussites sur d’autres continents, notamment au Brésil, le pays qui compte le plus d’espèces de primates (150) au monde. « Les primatologues du Brésil sont partis de rien en 1971 pour devenir des leaders reconnus de la primatologie au plan mondial », a expliqué le Dr Koné.

Les causes de la baisse des populations des primates en Afrique sont connues: la chasse et le braconnage, la disparition de leur habitat, notamment les forêts, à cause de l’extension des activités agricoles humaines, de l’exploitation exagérée du bois, des mines et de l’urbanisation. Mais ces causes sont difficiles à endiguer. Il faut en effet convaincre les communautés de l’intérêt de défendre les primates et leur environnement. « Les Africains, décideurs ou simples citoyens, sont plus sensibles à un discours qui vient d’un scientifique africain », estime le professeur Koné, qui souligne à quel point le milieu de la primatologie est largement dominé par des scientifiques d’Amérique du Nord ou d’Europe. Les primatologues africains sont peu connus à l’échelle internationale, ils n’ont pas accès aux mêmes financements, ils ne dirigent que rarement des projets de recherche ou de conservation, même sur leur propre continent, explique-t-il.« C’est le moment de créer la SAP, on a vraiment besoin d’une organisation africaine gérée par des Africains », à côté de la Société internationale de primatologie déjà existante, estime l’Américain Russell Mittermeier, une sommité mondiale de la primatologie, spécialiste des lémuriens de Madagascar, venu parrainer la naissance de la société savante.

Rachel Ikemeh a créé une ONG pour sauver les colobes rouges de la région du Delta au Nigeria, d’élégants petits singes pesant une dizaine de kilos, qui tirent leur nom de la couleur fauve du pelage de leur dos et qui sont en danger critique d’extinction. Il y en avait des dizaines de milliers il y a 20 ans, il n’en reste qu’entre 500 et 1.000 aujourd’hui, dans cette région pétrolifère. De gros intérêts économiques internationaux sont en jeu, il est difficile d’éveiller les consciences à la défense de l’environnement, explique-t-elle. La SAP va permettre aux scientifiques africains « d’échanger leurs connaissances, leurs expériences, de constituer des réseaux, et aussi de former les jeunes primatologues », juge Rachel Ikemeh, l’un des initiatrices du projet avec le Pr Koné. Rose-Marie Randrianarison, primatologue à l’université d’Ankatso à Tananarive et spécialiste des Indri, les plus gros des lémuriens, est venue de Madagascar pour participer à la naissance de la SAP. Ces animaux au pelage noir et blanc qui sont un des symboles de la Grande Ile sont eux aussi en danger, menacés par la disparition des forêts. Les échanges avec ses collègues du Bénin et du Congo, sur le campus du pôle scientifique de l’Université Félix Houphouët Boigny à Bingerville où se déroule le congrès, lui ont permis de comprendre « l’importance de la politique dans les stratégies de protection. Il faut sensibiliser les autorités traditionnelles, qui sont écoutées par la population, et il faut aussi informer et impliquer les décideurs politiques. Les choses changent », note Mme Randrianarison, optimiste malgré tout, grâce à la création du festival mondial des lémuriens en 2014.

Au moment où se tenait à Abidjan cette réunion de primatologues, une femme qui transportait une vingtaine de kilos de cornes de rhinocéros, dont le trafic est illégal, a été interpellée à Johannesburg. Un total de 11 morceaux de cornes de rhinocéros ont été découverts dans la valise de la passagère qui était en transit à l’aéroport international de Johannesburg, principale métropole de l’Afrique du Sud. La jeune femme de 24 ans venait de Lusaka, en Zambie, et se rendait à Hong Kong. Elle a été interpellée mardi à la suite de renseignements transmis aux autorités, a ajouté la police dans un communiqué, sans préciser sa nationalité. Elle va être poursuivie pour trafic d’espèces en danger. Les cornes de rhinocéros sont prisées en Asie, notamment en Chine et au Vietnam, où on leur prête des vertus thérapeutiques, non prouvées scientifiquement. La corne de rhinocéros est composée de kératine comme les ongles humains et se vend jusqu’à 60.000 dollars (51.000 euros) le kilo au marché noir. Son trafic international est interdit depuis 1977, mais cette mesure n’a pas permis d’enrayer le massacre des rhinocéros. Au premier semestre de cette année, 529 rhinocéros ont été tués en Afrique du Sud, qui abrite 80% de la population de ces animaux dans le monde. Ce nombre de rhinocéros braconnés pour leur corne a légèrement baissé en Afrique du Sud lors du premier semestre 2017 avec 529 animaux tués contre 543 sur la même période l’an dernier, a annoncé lundi le gouvernement. « Cette tendance à la baisse nous permet d’être prudemment optimiste. Mais cela ne signifie pas que nous pouvons crier victoire », a déclaré la ministre de l’Environnement Edna Molewa.

L’Afrique du Sud se bat depuis près de dix ans contre le braconnage de ses rhinocéros : en moyenne, trois rhinocéros sont abattus chaque jour dans le pays. Le célèbre parc Kruger, dans l’est de l’Afrique du Sud, principal foyer du braconnage des rhinocéros affiche des chiffres encouragants avec une baisse de 34% du nombre de pachydermes tués cette année. Le massacre s’est néanmoins étendu à « d’autres provinces » du pays a déploré la ministre. Depuis janvier, la police sud-africaine a arrêté 359 personnes suspectées de braconnage ou de liens avec le trafic de corne. Ces huit dernières années, un quart de la population mondiale des rhinocéros a été tuée en Afrique du Sud qui abrite l’écrasante majorité de l’espèce.

De son côté, le gouvernement nigérien a créé un sanctuaire pour les hippopotames sur les berges du fleuve Niger pour les protéger des massacres, a appris mardi l’AFP de source gouvernementale. Une trentaine de ces animaux protégés ont été massacrés en cinq mois par des populations qui les accusent de commettre des dégâts sur les cultures et le bétail. « La création du sanctuaire des hippos a été fixée par un décret pris en conseil des ministres le 20 juillet », a indiqué à l’AFP une source au ministère nigérien de l’Environnement. Ce sanctuaire est située dans des « bourgoutières », qui sont des plaines inondables où pousse le « bourgou », plante fourragère et composante essentielle de la chaîne alimentaire des hippopotames, a expliqué cette source. L’idée en avait été lancée en 2014 lors d’un forum regroupant autorités et représentants des populations de la région de Tillabéri (ouest) qui abrite les hippopotames. « Ce sanctuaire a une triple mission: préserver les hippopotames, faciliter la recherche scientifique et apaiser les tensions de la cohabitation avec les hommes, a expliqué à l’AFP un expert de l’environnement. Cet expert appelle cependant à la vigilance : les bourgoutières sont convoitées par les hippopotames, par les éleveurs, par les agriculteurs et par les pêcheurs ».

Au moins 27 hippopotames, espèce protégée au Niger, « ont été abattus illégalement » depuis mars 2017 dans des villages insulaires du fleuve Niger, a affirmé à l’AFP le préfet d’Ayorou (ouest), Jando Rhichi Algaher. Une dizaine de personnes, dont des chefs coutumiers, ont été arrêtées après ces massacres. Située sur les berges du Niger, à 200 km de Niamey, Ayorou a été la perle du tourisme nigérien grâce à sa forte concentration d’hippopotames. Les problèmes d’insécurité liés aux groupes armés islamistes ont fait chuter le nombre de touristes. En mai, des chefs coutumiers ont déjà alerté sur les dégâts causés par des hippopotames, qui compromettent les récoltes et la navigation sur le fleuve. Face à l’inertie des autorités locales, des victimes se font parfois justice elles-mêmes, en abattant les animaux envahisseurs. « Il faut que l’Etat leur trouve une réserve (…) ou nous-mêmes nous allons les diminuer », avait prévenu Zariya Issaka, le chef des pêcheurs d’Ayorou. Des troupeaux d’hippopotames, à la recherche d’herbes fraîches ou d’eaux profondes, s’aventurent régulièrement jusque près de la capitale, Niamey, et y sèment souvent la panique. En 2014, douze écoliers – sept filles et cinq garçons âgés de 12 à 13 ans – avaient été tués dans l’attaque d’une pirogue par un hippopotame sur le fleuve Niger, à Liboré, une bourgade près de Niamey. L’animal avait été mis à mort par les agents des Eaux et Forêts.

Au Rwanda, les autorités veulent diversifier leur offre touristique en se concentrant sur le marché de niche du haut de gamme, comme en atteste la multiplication par deux en mai du prix du permis de visite aux primates, passé à 1.500 dollars (1.300 euros). « Il s’agit d’une activité exceptionnelle qui doit être limitée à un petit nombre, justifie Clare Akamanzi, directrice générale de l’Office rwandais du développement. Notre tourisme repose essentiellement sur nos ressources naturelles et nous ne badinons pas avec la conservation », poursuit-elle. Le tourisme de luxe, aux marges élevées et à l’impact réduit sur l’environnement, a fait ses preuves notamment au Botswana ou au Bhoutan. Le massif des Virunga, aux confins du Rwanda, de la République démocratique du Congo (RDC) et de l’Ouganda, est le dernier sanctuaire au monde des gorilles, dont le nombre a progressivement augmenté ces dernières années grâce aux efforts de conservation et atteint désormais près de 900 individus. Les permis de visite aux gorilles sont bien moins chers en RDC (400 dollars) et en Ouganda (600 dollars), mais les autorités rwandaises mettent en avant les atouts du pays.

Depuis le génocide de 1994 au cours duquel 800.000 personnes ont perdu la vie, le Rwanda est loué pour sa stabilité et ses progrès économiques, malgré le régime de fer du président Paul Kagame. « C’est un pays propre, organisé et sûr, qui lutte sans merci contre la corruption. Nous mettons tout en oeuvre pour créer une bonne expérience », détaille Mme Akamanzi. Le défi de la concurrence n’est toutefois pas le seul que le Rwanda entend relever: il s’agit également de convaincre les touristes de rester au-delà des quatre jours qu’ils passent en moyenne dans le pays, le temps d’un trek dans les montagnes auquel s’ajoute parfois une visite au mémorial du génocide, à Kigali. Le pays souhaite devenir une destination de choix pour les safaris, et a récemment réintroduit des lions et des rhinocéros dans le parc national de l’Akagera (est) afin de se doter du « Big Five » (lion, rhinocéros, éléphant, buffle, léopard).