Les jours heureux

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Ma parole, ils ont fumé le paillasson !

Les brillant-e-s économistes qui publient le Rapport sur la justice mondialedéfrichent les chemins qui pourraient conduire chaque humain à bénéficier d’un revenu mensuel de 5000 €, soit celui d’un Américain moyen aujourd’hui (quand il est en Afrique subsaharienne de moins de 300 €/mois). Ah bien sûr, il faudra substituer intégralement les énergies décarbonées aux hydrocarbures, produire (beaucoup) moins de produits manufacturés mais plus d’éducation, de santé et de culture, réduire drastiquement la consommation de viande des pays développés, baisser fortement le temps de travail (on s’y met quand ?).

Et surtout réduire drastiquement les inégalités, par l’impôt sur la fortune et la progressivité de l’impôt sur le revenu. Délirant ? C’est très exactement ce qu’on a su faire au XXème siècle : alors que les 10 % les plus riches possédaient 90 % de la propriété privée en 1910, ils n’en détenaient plus « que » 55 % en 1980. En ont-ils été plus malheureux ?

Une société juste, détaille l’un de ces illuminés Thomas Piketty, permettrait « l’accès de tous et toutes à un ensemble de biens fondamentaux comme l’éducation, la santé, l’alimentation, le logement, la culture, mais aussi une planète habitable ».

« Une planète habitable »… C’est aussi le Graal que recherchent le philosophe Baptiste Morizot et le professeur de droit Laurent Neyret, dans un essai court et vivifiant intitulé Liberté, Égalité, Habitabilité. Leur ambition à eux, c’est d’ériger l’habitabilité parmi les principes cardinaux de notre droit. « Les lois sont fortes quand elles protègent une valeur, plaident-ils : criminaliser la torture protège la dignité, punir le vol protège la propriété. Le droit de l’environnement est resté faible parce qu’il y a un trou dans sa fondation. Le droit protège ce qu’il nomme. Il n’a jamais nommé l’habitabilité. »

Ces utopies peuvent paraître hors de propos quand le droit environnemental régresse partout, quand les inégalités se creusent, quand les extrêmes-droites conquièrent le pouvoir sur tous les continents. Rappelons-nous quand même que c’est en mars 1944, sous la botte nazie, que le Conseil national de la Résistance a élaboré le programme au moins aussi délirant qui, depuis la Libération, nous a offert un État sinon idéal, du moins vivable. Ce programme s’intitulait Les jours heureux. Ils sont toujours à venir : les utopies de quelques fumeurs de moquette contribueront peut-être à les faire advenir.