« Les espèces exotiques envahissantes : prévenir plutôt que guérir… »

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Emmanuelle Sarat
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Trois questions à Emmanuelle Sarat, chargée de mission sur les espèces exotiques envahissantes à l’UICN France

ANES : Un nouveau centre de ressources sur les espèces exotiques envahissantes, piloté par l’Agence française de la biodiversité (AFB) et le comité français de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), vient d’être créé. A quels besoins répond-il ?

Emmanuelle Sarat : Ce centre a pour mission de fournir un appui pratique à l’ensemble des acteurs concernés par la problématique des espèces exotiques envahissantes (EEE) et qui souhaitent mettre en place des actions concrètes. Il s’agit d’une plateforme Internet agissant comme une boîte à outils, avec l’explication des enjeux et des impacts des EEE, des documents scientifiques et réglementaires, des fiches d’identification des espèces, etc.

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Nous fournissons aux acteurs des méthodes et mettons à leur disposition des bonnes pratiques et des savoir-faire, nous développons l’information et participons à la production et à la diffusion de connaissances. De nombreux acteurs – gestionnaires d’espaces naturels, associations, élus locaux, etc. – sentent isolés sur la question des EEE ; le centre a pour vocation de les mettre en réseau. Il repose en effet sur un groupe d’expertise scientifique et technique, comprenant l’ensemble des parties prenantes concernées, qui fait remonter les besoins des acteurs et aide à répondre aux questions émanant du terrain. La création du centre répond parfaitement aux objectifs d’Aichi sur la biodiversité, l’un d’eux concernant la prévention de l’introduction d’EEE dans les pays. Les enjeux internationaux sont forts car les EEE sont un phénomène global lié à la mondialisation des échanges.

ANES : Les espèces envahissantes sont généralement décrites comme une menace pour l’équilibre des écosystèmes. Ne peuvent-elles être vues comme un enrichissement, a priori, de la biodiversité ? 

Emmanuelle Sarat : Il faut d’abord savoir que seule une très faible proportion d’espèces introduites par l’homme sont qualifiées d’envahissantes et problématiques. Depuis toujours l’homme a transporté des espèces, notamment pour des raisons alimentaires, et les tomates et les pommes de terre n’ont jamais posé de problème… Pour les plantes, on dit que sur 1000 espèces introduites, une seule devient envahissante. Mais c’est celle-ci qui nous intéresse, car ses impacts peuvent être très importants. Sur la biodiversité d’abord, notamment dans les milieux insulaires. C’est pour ça qu’en France, les enjeux sont forts dans les collectivités d’Outremer. Les EEE sont la troisième menace la plus importante, après la destruction de l’habitat et la surexploitation des ressources, pour les espèces en danger d’extinction : elles entrent en compétition avec les espèces indigènes et deviennent parfois des prédatrices directes : c’est le cas des rats qui fragilisent les populations d’oiseaux insulaires. Les EEE modifient aussi les fonctionnements des écosystèmes, ainsi certaines plantes aquatiques qui prolifèrent dans les cours d’eau vont bouleverser leurs conditions physico-chimiques et impacter les animaux qui y vivent. Il y aussi des risques d’hybridation, comme avec l’érismature à tête rousse, un canard envahissant qui met en danger le patrimoine génétique de l’érismature à tête blanche en se reproduisant avec lui. Au plan économique, les EEE génèrent des pertes importantes, en impactant l’agriculture (par exemple, des insectes introduits qui ravagent les cultures) et les infrastructures, comme c’est le cas pour le ragondin qui endommage les berges en creusant ses terriers. Mondialement, on estime à 69 milliards d’euros les pertes économiques liées aux EEE. Enfin, leur impact sanitaire peut être important : en France, l’ambroisie est responsable de nombreuses allergies chez les hommes, tandis que des espèces d’écrevisses envahissantes transmettent la peste des écrevisses aux écrevisses à pattes blanches, une espèce déjà fragilisée. Malheureusement, pour identifier toutes ces menaces, nous avons besoin de recul. On ne peut pas prédire une invasion et les problèmes que peuvent poser de nouvelles espèces et la façon dont les écosystèmes vont réagir sont compliqués à analyser. Les besoins de recherche scientifiques sont donc importants dans ce domaine.

ANES : Souvent, les espèces envahissantes sont introduites accidentellement… C’est le cas du frelon asiatique, arrivé dans des poteries chinoises en 2004. Comment lutter contre un phénomène sur lequel on a parfois peu de contrôle ?

Emmanuelle Sarat : Autant que possible, il faut prévenir, plutôt que guérir. Il y a un besoin fort de réglementation, de contrôles de la marchandise, comme cela se fait en santé et protection des végétaux par exemple. Les services concernés doivent être mieux sensibilisés. Il faut aussi éviter la vente et le commerce des espèces dont on sait qu’elles ont un impact fort, et sensibiliser le grand public sur le fait de ne pas relâcher dans l’environnement des animaux dont on ne veut plus à la maison… Beaucoup d’introductions involontaires se produites de cette manière. Pour mettre en place toutes ces mesures, la coopération internationale est primordiale. Des conventions strictes existent, par exemple concernant les eaux de ballast transportées par les navires, afin qu’elles ne soient pas relâchées n’importe comment d’un pays à l’autre. L’Union Européenne a bien pris en compte les enjeux des EEE, avec une stratégie de lutte globale proposée dès 2004. Enfin, en 2015, un règlement européen est entré en vigueur demandant aux Etats de mettre en place des mesures de prévention et de gestion des EEE à l’échelle de l’union.

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Propos recueillis
par Jean-Baptiste Pouchain