« Les scientifiques s’inquiètent des postures dogmatiques des politiques ! »

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Trois questions à Jean-Philippe Siblet, directeur de l’expertise, directeur de l’UMS 2006 Patrimoine Naturel au Muséum national d’histoire naturelle

ANES : Un peu partout dans le monde, les « marches pour la science » ont rassemblé des milliers de chercheurs la semaine dernière, ce qui est une première ! D’où vient l’inquiétude qu’ils exprimaient ?

Jean-Philippe Siblet : Notre inquiétude est liée à la montée exponentielle du négationnisme scientifique, écologique en particulier. Evidemment, l’élément déclenchant a été, aux Etats-Unis, la politique et les déclarations de Donald Trump. Mais cette tentation d’un positionnement politique assumé, d’un dogmatisme revendiqué y compris contre toutes les évidences et les enseignements scientifiques ne se limite pas aux Etats-Unis. Nous y sommes aussi confrontés en Europe ! Il s’agit de femmes et d’hommes politiques qui marquent leur territoire, qui font entendre leur différence, uniquement pour occuper une posture médiatique. Quand Donald Trump conteste la réalité du changement global, je suis convaincu qu’il ne croit pas lui-même un mot de ce qu’il raconte, ce n’est pas possible autrement ! Mais c’est un positionnement politiquement payant. En France nous avons déjà connu cela, avec les délires d’un Claude Allègre par exemple, qui a entraîné dans son sillage une cohorte de personnalités convaincues que le changement climatique d’origine anthropique relevait d’un fantasme, et que de toute façon l’intelligence humaine trouverait des solutions pour y faire face. Rappelez-vous la grande idée des miroirs géants pour doper l’albédo du soleil… Ce qui devient préoccupant dans les discours d’aujourd’hui, c’est la tendance à nier les enseignements de la science sans même financer les études nécessaires pour en contredire les résultats. Il s’agît d’assertions médiatiques qui ne sont jamais corroborées par des faits. Ou alors une forme de relativisme pervers. Sur l’effondrement de la biodiversité par exemple, on nous répond encore « bah, il y a toujours eu des disparitions d’espèces », sans tenir compte de la dramatique vitesse de cette extinction aujourd’hui, ni de son origine exclusivement anthropique. 

ANES : Dans ce cas, pourquoi les scientifiques étaient-ils seuls dans la rue la semaine dernière ? Cette préoccupation devrait concerner la société entière… 

Jean-Philippe Siblet : C’est juste ! Mais je crois que les scientifiques se sentent particulièrement menacés, agressés à la fois dans leur travail et dans leurs convictions. En outre, il était important, et tout particulièrement en France en ce moment, de ne pas paraître mêler les mots d’ordre des chercheurs avec d’autres, plus politiciens. Mais il est clair en effet que, si ce sont les scientifiques qui expriment ce malaise, il vient de beaucoup plus loin dans la société. Il faut nous interroger sur la nature de la demande sociale adressée à la science. Cette demande devrait être beaucoup plus clairement exprimée. Il serait sain que les pouvoirs publics définissent leurs priorités en matière de recherche, dans le but de conduire des politiques publiques plus éclairées. Encore faudrait-il que les moyens alloués à ces recherches soient à la hauteur ! Or en période de disette budgétaire, toutes les inquiétudes sont permises. Et en particulier dans le domaine de la biodiversité, qui est rarement considéré comme prioritaire. C’est d’autant plus regrettable que les sommes qu’il serait utile de mobiliser ne sont pas exagérément élevées : pour le prix d’une dizaine de ronds-points à cinq branches, on pourrait atteindre une qualité de recherche sur la biodiversité équivalente à ce que l’on a su faire pour l’eau !

ANES : Vous prêchez pour votre paroisse, là…

Jean-Philippe Siblet : Le Service du patrimoine naturel, que je dirige, publiera prochainement une « Stratégie nationale pour la connaissance de la biodiversité ». C’est très bien, mais cette stratégie n’aura de chance de succès que si elle est financée. Or dans ce domaine rien n’est assuré. Cela va bien au-delà du SPN ! Notre mission ici n’est pas de produire de la connaissance, mais de gérer cette connaissance, de la synthétiser et de la rendre disponible. Chaque citoyen, mais aussi chaque chercheur, doit pouvoir savoir quelles espèces sont présentes sur un territoire donné, quel est leur état de conservation et celui de leur habitat, leur statut de protection, les enjeux liés à telle ou telle des espèces présentes, quels programmes de conservation sont appliqués, etc. En Europe, la politique concernant ces données est de considérer que les données publiques –celles dont la production a été financée par de l’argent public- doivent être accessibles à tous. Pour les données privées, certaines restrictions d’accès sont possibles, liées aux conventions passées avec les fournisseurs de ces données. Mais la question des la protection de ces données se pose en permanence. Après l’élection de Donald Trump, des scientifiques américains ont mis leurs données à l’abri sur des serveurs situés hors des Etats-Unis. Nous n’en sommes pas là, mais nous devons sans cesse rappeler l’importance de ces « collections » de données, dont la profondeur temporelle permet de caractériser des évolutions, des trajectoires. C’est un patrimoine essentiel pour faire progresser la connaissance, et par là la qualité des politiques publiques. Mais comprenez-moi bien : ce n’est pas parce que notre connaissance est perfectible qu’on n’en sait pas assez aujourd’hui pour agir vigoureusement !

Propos recueillis par
Jean-Jacques Fresko