🇷🇺 Le marchĂ© des produits bio en Russie

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RitaE de Pixabay
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Il y a partout dans le monde de plus en plus de consommateurs consciencieux qui veulent être sûrs que les produits qu’ils achètent ne nuisent pas à l’environnement. Nous vous expliquons comment fonctionne le marché des produits biologiques en Russie.

Les exploitations disposant d’un certificat biologique national ne sont pas les seules à opérer en Russie. Certains producteurs bénéficient également de labels européens afin de pouvoir livrer leurs produits en Union européenne, d’autres pour s’attirer des clients sur le marché intérieur russe.

Une étude réalisée par la société de conseil SBS Consulting que la demande de produits biologiques en Russie est en hausse. Cependant, les producteurs rencontrent souvent des difficultés avec les chaînes de distribution. Svetlana Berezovskaïa, agricultrice qui cultive du riz et du soja biologiques dans la région de Krasnodar, explique avoir du mal à placer ses marchandises en magasins car les chaînes de distribution exigent d’elle de payer pour se faire référencer. De nombreux agriculteurs n’ont pas les moyens de le faire.

Svetlana Berezovskaïa est munie du certificat biologique européen « Eurolist » depuis 2011. Selon elle, il est très difficile de se conformer à toutes les exigences de certification car cela demande beaucoup de temps et de ressources. Par exemple, Svetlana a dû dépenser beaucoup d’argent pour acheter un système de navigation pour les semoirs et de nouveaux équipements importés, notamment des planeurs et des cultivateurs. Les organismes de certification européens inspectent son exploitation deux fois par an : l’été ils vérifient l’état du sol et des plantes et à l’automne ils prélèvent des échantillons de céréales pour les analyser.

Le tracas principal de Svetlana Berezovskaïa, ce sont les cultures non biologiques voisines : elles sont traitées à partir de petits avions. Les substances toxiques peuvent théoriquement atteindre ses champs. Svetlana considère que les champs biologiques et les champs traités aux pesticides sont deux mondes différents. « Dans les champs voisins traités aux pesticides le soja tombe malade, alors que le nôtre est sain. Nous avons une biodiversité complètement différente : plus d’oiseaux, par exemple, des perdrix. Nos champs sont vivants, donc les animaux les apprécient », explique l’agricultrice.

La Ferme M2, près de Moscou, première ferme biologique polyvalente de Russie, fonctionne également selon les normes biologiques européennes. Ses terres et tous ses légumes, de l’aneth aux aubergines, sont en conformité avec les certificats biologiques russe (GOST 33980-2016) comme européen (UE Organic Bio). La ferme élève des vaches, des chèvres et des porcs, pour lesquels elle produit son propre fourrage. Les conditions de vie des animaux de la ferme sont proches des conditions naturelles : liberté de déplacement et habitat. La règle principale est que les animaux ne doivent pas être stressés.

La Ferme M2 a mis en place une exploitation sur 4 500 hectares de terres en friche qui n’ont pas été cultivées depuis des décennies. Pour se conformer au statut d’exploitation biologique, le groupe automobile Major Auto, détenteur de l’exploitation, a dû acheter un équipement spécial qui minimise l’impact sur le sol et garantit une grande précision des semis, une consommation de carburant réduite, une répartition uniforme de la charge sur le terrain.

La Ferme M2 possède deux restaurants à Moscou où les plats sont préparés à partir de produits biologiques.

Qu’est-ce que l’agriculture biologique ?

Selon la définition de la Fédération internationale des mouvements de la bio (IFOAM), il s’agit d’un système de production qui favorise la santé des sols, des écosystèmes et des personnes.

En janvier 2020 est entrée en vigueur en Russie la loi fédérale n° 280 « Sur les produits biologiques ». Elle réglemente le fonctionnement des fermes et des entreprises qui produisent de l’alimentation biologique

La certification n’est pas obligatoire mais si un producteur veut que son produit soit étiqueté comme biologique, il doit obtenir une autorisation appropriée. Les organismes ayant été inspectés par le système fédéral d’accréditation ont le droit de délivrer ces certificats. Ils ne sont que neuf dans le pays. Depuis l’année dernière, il existe un des producteurs de produits biologiques. En saisissant le nom de l’entreprise dans la case recherche de son site internet, vous pouvez vérifier si elle a le droit de qualifier ses produits de biologiques. Les entreprises agricoles qui ne figurent pas dans le registre ne peuvent pas utiliser sur leurs produits le label se présentant sous la forme d’une feuille blanche sur fond vert avec l’inscription « organic » en russe et en anglais.

La loi interdit l’utilisation d’engrais chimiques, de pesticides, d’antibiotiques, d’hormones de croissance et d’OGM dans la production des produits biologiques. Il est interdit d’utiliser des épaississants, des colorants, des stabilisants, de remplacer les graisses animales par des graisses végétales dans les aliments biologiques prêts à la consommation. Les produits biologiques ne peuvent pas avoir une durée de conservation longue ; par exemple, le lait bio ne se conserve pas plus d’une semaine.

Il est assez difficile d’obtenir le statut d’exploitation biologique. Par exemple, les sols sur lesquels seront cultivés les légumes doivent être totalement exempts de traces d’engrais de synthèse et de pesticides. Si des agents chimiques y ont été utilisés, il n’est possible de produire des produits biologiques qu’après trois ans.

Il existe également des normes en matière de traitement correct des animaux. Les agriculteurs biologiques sont notamment tenus de leur fournir un habitat et un espace de promenade libre : les cages et les enclos étroits sont interdits. Il existe des normes en matière de préservation de la fertilité des terres et de la biodiversité. Les organismes de certification contrôlent non seulement le produit final mais aussi l’ensemble de la chaîne de production : les semences, les aliments pour animaux, les sols, les équipements, et les conditions de stockage et de transport des produits.

En quoi l’étiquetage biologique russe se distingue-t-il ?

Pour l’instant, en Russie, le label biologique est le seul marquage officiel pour les produits qui sont sans danger pour la nature et les humains. La loi sur les produits biologiques n’est en vigueur que depuis un an et demi, de sorte que l’on trouve encore des produits falsifiés sur le marché. Les producteurs peu scrupuleux sont détectés et sanctionnés par le service fédéral de contrôle de la consommation Rospotrebnadzor.

Le label Bio de l’UE (« Euro-Feuille ») a plus de 10 ans, il est reconnu dans tous les pays de l’Union européenne et aux États-Unis. Les produits portant ce logo sur l’emballage sont composés à au moins 95 % d’ingrédients biologiques. Par ailleurs, selon les prévisions de la Commission européenne, un quart des produits agricoles de l’UE seront biologiques d’ici 2030.

Jusqu’à présent, l’équivalent russe n’est pas reconnu au niveau européen. « La production biologique en Russie est à un stade embryonnaire. Notre norme n’a que cinq ans, la loi a un peu plus d’un an. Nous n’avons pas d’agronomes qui sachent comment cultiver des légumes sans pesticides ni engrais de synthèse », déclare Tatiana Lebedeva, rédactrice en chef de la publication sur les produits biologiques LookBioJournal.

Pour qu’un producteur russe puisse vendre ses produits sur le marché européen, il doit obtenir la certification biologique européenne et la faire confirmer tous les six mois, alors que les exploitations européennes ne sont contrôlées qu’une fois par an. « Nos agriculteurs sont davantage contrôlés en raison du fait qu’en Europe orientale et en Turquie, les cas de fraude aux certificats biologiques européens se sont multipliés », ajoute l’experte.

Tatiana Lebedeva pense que dans les années à venir, la Russie sera confrontée à un afflux de produits pseudo-organiques munis de certificats légaux. « Début 2020, il y avait dans notre pays six auditeurs ayant une formation spécialisée et une expérience de la norme européenne. Nulle part en Russie on ne dispense de formation pour devenir auditeur biologique. De nombreuses organisations accréditées ont de gros problèmes de compétences », explique l’experte.

Quelle est la différence entre les labels biologiques et environnementaux ?

Outre les labels biologiques, il existe de nombreuses autres certifications « vertes ». Par exemple, les consommateurs consciencieux apprécient beaucoup les produits portant un écolabel de type I. En Russie, il est représenté par l’Union écologique, une association à but non lucratif qui délivre le certificat « The Vitality Leaf », relevant de Global Ecolabelling Network (GEN).

L’écolabel de type I repose sur l’analyse de l’ensemble du cycle de vie des produits – de la qualité des matières premières à l’élimination des déchets d’emballage – et garantit que la production est conforme aux normes éthiques : par exemple qu’il n’est pas fait recours au travail des enfants et que le travail est rémunéré équitablement. La certification bio vise principalement à garantir que les produits sont fabriqués dans des conditions aussi proches que possible de celles de la nature.

« Si on parle des différences, les écolabels de type I autorisent les méthodes de production intensive. Par exemple, des engrais et des pesticides sûrs peuvent être utilisés tant qu’ils n’entraînent pas de dégradation du sol mais il ne doit y avoir aucune trace de ces substances dans le produit final. Ces méthodes sont sans danger pour la santé humaine et ont un impact réduit sur la nature », explique Evguénia Kouznetsova, directrice de l’organisme de certification « Union écologique » et experte en chef du système de certification environnementale volontaire « The Vitality Leaf ».

Les produits bio sont-ils toujours chers ?

Le principal obstacle à la demande massive de produits biologiques est leur prix. Dans la plupart des cas, il est en effet plus élevé que celui des produits alimentaires habituels. Cela est dû aux coûts plus élevés de l’élevage, des semences naturelles et des aliments pour animaux. Une grande partie du prix est constituée par les coûts de logistique et de marketing. Et puis il y a les marges des détaillants.

« Le riz ordinaire produit avec utilisation des herbicides coûte environ 52 roubles le kilo. Nous vendons notre riz à 60 roubles. Je ne fixe pas de prix surélevés pour mes produits, mais sur les étals dans les magasins, mon riz est déjà en vente à 200 roubles. Et dans un magasin de Saint-Pétersbourg, je l’ai vu à 900 roubles le kilo. C’est scandaleux », s’indigne Svetlana Berezovskaïa.

Pour résoudre ce problème, l’entreprise « Organic Around » du territoire de Stavropol a développé le projet « Produits bio sociaux ». La ferme cultive des légumes, fabrique des jus de citrouille et de tomate, du concentré de tomates et de la purée de melon. L’idée est de fournir des produits bio avec une marge minimale directement aux écoles, aux jardins d’enfants et aux institutions médicales.

Cependant, vous pouvez également trouver des produits biologiques abordables dans un supermarché ordinaire. Tatiana Lebedeva de LookBioJournal a fait une expérience : acheter de la nourriture pour 1 000 roubles et cuisiner avec les produits achetés un dîner pour deux. Le steak de bœuf avec assaisonnement, un accompagnement de chou et une boisson à base de baies ont légèrement dépassé le montant prévu.

Evguény ANISKOV