A lire – Elever, Elsa Sanial

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Par Anne Demerlé-Got – Au format d’un carnet d’estive, Élever croise le cheminement réflexif et le quotidien d’une éleveuse de brebis. Ce croisement, Elsa Sanial le relie en premier lieu à celui d’une lignée paysanne où les travaux éreintent tôt les corps et d’une « famille de professeures ». Et l’écrivaine de remonter aussitôt un peu plus haut dans
l’arborescence, retrouver du côté du « carrelage en marbre » des amateurs de
musique et de botanique, « le fumier, la paille, et peut-être la misère ». Voilà lecteur
et lectrice avertis : si Elsa Sanial a repris le chemin de la ferme avec son compagnon,
une thèse de géographie en poche, ils ne trouveront rien de binaire dans les propos
de celle qui se présente comme un « conglomérat de trajectoires, retournée dans le
cul des vaches avec beaucoup de liberté ».
De liberté, le texte n’en manque pas, qui entrelace dans des vers libres non ponctués
le pénible, physiquement comme mentalement, les entraides, ou le parcours des
onglons sur les drailles – un glossaire est inclus si besoin. Ne pas s’attendre pour
autant à rester confiné dans une bergerie ou à naviguer sur une mer de laine. Le texte
considère les autres, les proches, les autres éleveurs, les voisins, les chiens auprès des
brebis, le soin qu’ils donnent et celui dont ils manquent. Il agrandit sa focale pour
englober le système agricole dominant et d’autres déséquilibres du monde.
L’éleveuse rencontre un éleveur handicapé par une douleur à la main. Il ne peut s’arrêter pour aller consulter. Le vétérinaire radiographie la main, cassée, en même temps que la vache malade. « Vétérinaire médecin traitant du désert médical » conclut Elsa Sanial en six mots avant de poursuivre son analyse multidirectionnelle. A chaque cible, une forme littéraire. Au normatif de la PAC une litanie de sigles, à la
dépendance énergétique, une ritournelle où le terme pétrole fait refrain, aux options
à prendre dans le sevrage d’un agneau mâle, une anaphore en ou, à la psychologie
une phrase maternelle : si tu veux des brebis, c’est peut-être parce que tu as un désir
d’enfant ?
Comme dans le très beau film de Kim ki-duc Printemps, été, automne, hiver…et
printemps, le cheminement de ce poème qui file les heures et les pensées à partir
d’un territoire est rythmé par les saisons, sur un mode toutefois nettement plus actif
et militant pour l’éleveuse que pour le jeune moine coréen.
L’ouvrage est édité par Sahus Sahus dans une maison d’un hameau altiligérien
entourée de sureaux (sahus en patois), où il a été écrit lors d’une résidence d’écriture.
Une maison d’édition indépendante, faut-il préciser. Elle publiait l’été dernier un
ouvrage collectif intitulé Déborder Bolloré. Ceci n’est pas un détail.
Anne Demerlé-Got
Elever, Elsa Sanial, éditions Sahus, 2025, 120 pages, 10€