Vélo, itinérance, nature
Parcourir les lieux d’une histoire très ancienne – la transhumance dans les Alpes du sud – raconter les rencontres et la découverte des paysages, s’émerveiller sans cesse. Tout en surmontant les difficultés multiples de dix journées d’efforts. Tel est le projet de l’auteur de ce journal de randonnée.
Jour 4 : L’entrée dans le domaine alpin
28 mai : de La Javie à Seyne
Distance : 36 km Dénivelé : 1 070 m
Départ ce matin dans la fraîcheur préalpine. Deux ou trois kilomètres au milieu des fleurs et des vergers de la célèbre poire Sarteau. Paysage apaisant. Puis ce sont les Alpes, avec des sentiers abrupts, pas toujours cyclables. J’entre dans le domaine des marnes noires et des schistes lustrés, profondément entaillés par les torrents et leurs affluents. Seuls quelques genêts parviennent à s’accrocher. C’est dur en vélo, beaucoup de « poussage », mais c’est tellement beau ! Alors on accepte. Etape courte mais intense !
Puis avec l’altitude, j’accède à la forêt. Quelques fermes isolées, lieux de vie improbables calfeutrés au bout du monde, accessibles par de longues pistes forestières. Premiers mélèzes, ce sont bien les Alpes.
Arrivé au col, à 1 200 m, rencontre avec une randonneuse. Ce n’est que la deuxième depuis mon départ ; elle est partie il y a quinze jours du tout début de la Routo, à Arles. Longue discussion, on échange nos impressions, nos tuyaux sur les étapes, et même nos logiciels de routage. La Routo est si peu fréquentée que chaque rencontre se transforme en échange amical, on commence très vite à échanger ses expériences et même à raconter sa vie. On devient vite frère (ou sœur) de voyage. C’est très différent des Chemins de Compostelle que j’ai parcourus en d’autres temps : plusieurs centaines de pèlerins par jour, parfois plongés dans une méditation qui les isole un peu des autres.
L’étape se termine par une piste magnifique, où l’on gagne en altitude au milieu des alpages. L’orage de la veille a transformé certains tronçons en bourbiers, qu’il n’est pas toujours aisé de franchir. Les engins d’exploitation forestière ont creusé des ornières de plusieurs dizaines de centimètres. La boue se charge sur les pneus, sur le vélo, sur les chaussures, partout. Je confirme, je n’aime pas la boue.
Longue descente jusqu’à l’hôtel réservé à l’avance à Seyne, qui s’avère tout-à-fait oubliable… Les jours se suivent et ne se ressemblent pas !
Chaque soir, c’est un long cérémonial : douche, lavage et séchage du cuissard cycliste et du maillot (s’il n’a pas le temps de sécher, j’ai un deuxième jeu), enregistrement de la route suivie, mise en charge du téléphone, du compteur et de la batterie du vélo, puis je couche quelques impressions sur le papier. Une bonne heure en tout ! Ensuite, toujours un peu de lecture. Grande chance cette année, j’ai choisi un livre très attachant : « La porteuse de lettre » de Francesca Giannone, chronique d’une famille des Pouilles des années trente à cinquante. Je recommande !
Autre cérémonial, celui du matin. Chaque chose à sa place, charger la trace gpx dans le compteur, surtout ne rien oublier, chaque objet est indispensable. Ce qui ne m’a pas empêché un matin de partir en laissant mon sac à dos sur le trottoir. Je me sentais étonnement léger ! Demi-tour, et tout est rentré dans l’ordre.
Jean-Paul Hétier
(A suivre)


