« Le secondaire occulte le principal et l’urgence occulte l’essentiel alors que l’essentiel est devenu urgent ».
C’est sans doute pour rendre hommage à l’auteur de ce diagnostic Edgar Morin, disparu vendredi dernier, que le gouvernement a programmé pour cette semaine l’examen à l’Assemblée nationale de son projet de loi « d’urgence » agricole.
De quelle « urgence » parle-t-on ? De l’urgence de garantir aux agricultrices et aux agriculteurs un revenu décent ? Le texte s’en tient à un verbiage insipide visant seulement à « renforcer la place des agriculteurs dans la chaine économique ». De l’urgence de sauvegarder la santé publique en assurant une production agricole de qualité accessible à toutes les bourses ? La loi s’emploie au contraire à renforcer le système agro-industriel et la production de malbouffe subventionnée. De l’urgence de proposer enfin aux citoyennes et aux citoyens un débat éclairé sur le modèle agricole adapté aux exigences de notre temps ? L’article 26 (issu du débat en commission) envisage au contraire de renforcer le flicage de toute expression sur ce sujet. De l’urgence de piloter les nécessaires évolutions d’un système agricole heurté de plein fouet par les bouleversements hydrologiques ? Le projet prévoit d’aggraver la situation en confiant à l’agro-industrie la gestion de la ressource.
Sur tous ces points, on peine à voir où se situe l’ « urgence » invoquée par le gouvernement pour adopter sa loi selon la procédure du même nom, c’est-à-dire en bridant le débat parlementaire.
L’essentiel est ailleurs. L’essentiel est dans ce que le gouvernement a omis dans sa loi.
Faire face à l’explosion, spécifique à la France, des cancers du pancréas, dont on sait qu’ils sont favorisés par le cadmium présent dans les engrais industriels ? Pas urgent. Restaurer la santé et la fertilité des sols pour assurer, demain, notre autonomie alimentaire ? Pas urgent. Éliminer les résidus de pesticides qui empoisonnent l’eau potable de 30 % de la population française ? Pas urgent. Réorienter les subventions pour favoriser l’agriculture bio, susceptible de répondre à ces enjeux en assurant une production conforme aux besoins (en quantité et en qualité) ? Pas urgent.
Pas urgent, mais essentiel. Reviens, Edgar, tu nous manques déjà : chaque jour qui passe rend l’essentiel plus urgent !

