Fatima Ouassak : « Mon combat pour le vivant, il est dans les quartiers populaires »

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Politologue et militante écologiste, Fatima Ouassak est l’autrice de Pour une écologie pirate (La Découverte).

Infonature : Vous intervenez dans le cadre du festival Agir pour le Vivant, et vous venez parler des violences policières et de la mort de Nahel. Pourquoi ?

Fatima Ouassak : C’est une manière de rappeler que les Noirs et les Arabes font partie du vivant, que les Roms font partie du vivant, que les personnes racisées font partie du vivant ! Quand l’invitation qui m’a été adressée s’est concrétisée, c’était peu de temps après la mort de Nahel, après les soulèvements qui ont suivi et l’impact énorme que cet événement a eu dans les quartiers populaires. La mort de cet enfant, on ne l’accepte pas. Quand la vidéo a circulé, j’ai croisé énormément de personnes, notamment des mères que je rencontre au Front de Mères, qui sont beaucoup moins militantes que moi, et qui considèrent que Nahel, c’est le mort de trop ! [Né en 2016, le Front de mères est une organisation politique qui lutte contre les discriminations et les violences que subissent les enfants, à travers l’action collective des parents au sein des écoles, et un projet d’auto-organisation dans les quartiers populaires. NDLR].

C’est ça ma vie, en tout cas ma vie militante. Dans le quartier populaire où je vis à Bagnolet, en face de l’échangeur, la seule animalité non humaine que l’on rencontre ce sont les rats. Je ne vais pas aller m’inventer une autre vie où je rencontrerais des cachalots ou des chauves-souris ! Il y a des gens qui font ça très bien, quand je les ai entendus j’ai bu leurs paroles, mais moi je ne peux pas me résoudre à ce qu’un événement comme le fait que la police abatte froidement un enfant d’une balle dans le thorax soit oublié, comme si c’était un événement anodin, comme si on pouvait maintenant passer à autre chose.

Pour être très franche, ma crainte n’était absolument pas que mes propos ne soient pas à leur place, mais qu’ils soient mal reçus. Que, quand je suis revenue sur le moment de l’exécution, de la mise à mort de Nahel, quand j’ai demandé une minute de silence, des gens se manifestent et disent « on est ici pour parler de nature et elle vient nous ressasser sa banlieue et ses histoires d’Arabes ». Je pense que je l’aurais très mal vécu, je l’aurais vécu comme une trahison, comme si j’avais trahi la mère de Nahel et tous les gens qui vivent dans les quartiers, comme si j’avais donné à voir une histoire qui est pour nous super importante, centrale, et qui aurait été reçu comme quelque chose de peu important, de marginal, de « pas à sa place » justement.

Ca ne s’est pas produit. La seule personne qui m’ait exprimé une réserve m’a reproché d’avoir qualifié les rats de nuisibles ! Je lui ai fait observer qu’il est intéressant de pointer le qualificatif de nuisible pour les rats, mais pas pour les Arabes. Parce que je dis bien que c’est une « guerre entre nuisibles ».  Et, pour le cas où il serait nécessaire de le préciser…  je ne considère pas les Arabes comme des nuisibles !

Pour aller plus loin sur ce point, je suis antispéciste et je considère que c’est le même système d’oppression qui est à l’oeuvre quand on parle de la nécessité d’abolir les élevages industriels ou de la nécessité de respecter la dignité des jeunes qui vivent dans les quartiers populaires. Il ne s’agît pas de deux débats différents par nature. Je pense que c’est une question de degré mais il s’agit bien de la même lutte. C’est une lutte pour le vivant !

Ce n’est tout de même pas évident de dire à des personnes qui vivent dans les quartiers populaires que leur sort est identique à celui des rats !

Quand j’étais enfant dans les années 80, on entendait au quotidien l’expression d’un racisme qui ne parle plus de la même façon aujourd’hui, qui s’est idéologisé. Nous les Arabes, on nous qualifiait de rats, de ratons. D’ailleurs le mot ratonnadevient de là. C’était, pour situer, la période du film Dupont-Lajoie [film d’Yves Boisset, 1975, NDLR]. Les femmes arabes, dont ma mère qui a eu huit enfants, étaient vues comme des lapines…. Comme vous le voyez, ça vient de loin !

Cette animalisation -pour ma part je préfère parler de cafardisation- des personnes non blanches, des Arabes en particulier, est un élément puissant de la mise à distance de ces populations, de leur désancrage. Un élément de ce que j’appelle dans mon livre la hogra : la volonté institutionnelle d’humilier et de terroriser les individus, l’expression d’une haine en apparence gratuite, du viol de ce qui fait l’identité d’un individu. Pensez-vous qu’il en aille très différemment pour les animaux des élevages industriels ? Si je dis que dans les deux cas le même processus est à l’œuvre c’est qu’il s’agît de légitimer l’exploitation capitaliste de ces vivants, humains ou non humains !

Mais il est vrai que mettre cela en évidence auprès des populations racisées demande des explications. On ne peut pas asséner aux gens des quartiers que lutter contre le racisme dont ils sont les victimes quotidiennes et lutter contre le spécisme dont sont victimes les poulets de batterie c’est la même chose.

Vous dénoncez dans votre livre le fait que le combat écologique est porté par la classe moyenne supérieure blanche, qui mène ce combat à son profit. Qui sont les alliés, et qui sont les ennemis, alors ?

Ce n’est pas la première fois que je viens dans un espace écologiste come ici à Agir pour le vivant, où la quasi-totalité des participants sont des personnes de classe aisée -voire ici très aisée- et des personnes blanches, et certainement pas de la classe ouvrière ! C’était déjà le cas de mon expérience politique et militante en tant que féministe, mais c’est pire dans l’écologie ! C’est structurel, ce n’est pas né avec l’écologie, même si l’écologie et le mouvement climat y participent aussi.

La réalité, c’est que les débats nationaux, écologiste, féministe, traversent cette classe moyenne supérieure blanche. Il y a des rapports de force au sein de cette classe, tout le monde n’est pas d’accord. Je peux parler de la gentrification qui se produit au bénéfice de cette classe et au détriment des classes populaires, mais je dois aussi constater que quand la frange politique -ou politicienne- de cette classe moyenne supérieure a voulu expulser de Bagnolet la Maison de l’écologie populaire que nous avions créée, l’essentiel des soutiens que nous avons reçus (nous sommes passés de 32 bénévoles à un peu moins de 300 !) étaient le fait de cette classe moyenne supérieure blanche qui nous a dit on vous soutient. On ne vous connaissait pas mais il est hors de question de laisser faire, vous avez le droit d’exister ici !

Il y a à gauche toute une théorie qui explique qu’il faut prioritairement travailler en direction de la classe ouvrière, ou des campagnes déclassées, parce que c’est là que les gens votent pour le Rassemblement national. C’est soit de l’hypocrisie, soit de la tartufferie, soit une erreur d’analyse. Ce n’est pas parce qu’on vote Rassemblement national qu’on a du pouvoir. Le pouvoir n’appartient pas à la classe ouvrière il appartient au contraire aux ultra-riches. Ce n’est pas la classe ouvrière qui possède les éditions qui publient Zemmour !

Les alliés nous devons les trouver parmi ceux qui peuvent peser sur les décisions publiques. L’urgence est là : la probabilité que l’extrême-droite prenne le pouvoir en 2027 est forte. Ce jour-là, il faudra se compter. Compter celles et ceux qui voudront faire sécession et refuser d’être gouvernée par l’extrême-droite, refuser que la vie de nos enfants soit déterminée par l’extrême-droite.