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Trois questions à Gilbert Cochet, auteur de* Réensauvageons la France (Actes Sud)

ANES : C’est un drôle de titre, Réensauvageons la France ! Comment peut-on ré-ensauvager quelque chose ?

Gilbert Cochet : Le réensauvagement c’est quand on laisse faire. « Réensauvageons, » ça veut dire « laissons la nature faire toute seule sur le maximum de surface ». En fait ça veut dire « surtout ne faisons rien» ! C’est le principe de naturalité : si on ne fait rien, la nature fait tout, et elle le fait bien. Elle retrouve ses fonctionnalités. Prenons l’exemple du barrage de Maisons-Rouges, sur la Vienne. On l’a détruit en 1998. Dans les mois qui ont suivi les poissons migrateurs, les lamproies marines, les saumons sont revenus, et même un phoque veau marin, les castors, les loutres, ont recolonisé la rivière. On n’a pas fait grand chose : on a simplement levé l’obstacle humain et, comme dans un conte de Perrault, la citrouille s’est transformée en carrosse.

Bien sûr, il y a la question des espèces invasives. Il y a des situations où on peut laisser faire. Dans les gorges de l’Ardèche ou de l’Allier, dans des endroits un peu inaccessibles on trouve très peu d’espèces invasives : l’homme n’intervient pas beaucoup et l’écosystème résiste mieux. Et puis il y a des cas plus difficiles : on peut citer le cas des écrevisses américaines qui ont pris à peu près partout la place des écrevisses à pattes blanches. Il arrive un moment où on baisse les bras. Dans certains cas on ne peut plus agir et si on agit on n’y arrive pas. Dans le Morvan, on a essayé de toutes les enlever d’une rivière. Les acteurs sur le terrain étaient sûrs d’avoir tout enlevé. Mais en fait il en est resté trois sous un caillou et tout est reparti. Quand on laisse faire, la nature prend une direction nouvelle mais c’est peut-être aussi bien que de s’épuiser à éliminer une espèce invasive qu’on n’arrivera jamais à éradiquer. Il ne faudrait pas utiliser l’argument des espèces invasives pour dire qu’on ne peut pas protéger de vastes surfaces puisque de toute façon elles sont colonisées. C’est toujours du cas par cas.

ANES : Dans certains cas, un milieu anthropisé peut accueillir une biodiversité plus riche qu’un milieu naturel. On peut trouver plus d‘oiseaux nicheurs sur un hectare de bocage que sur un hectare de la forêt voisine…

Gilbert Cochet : Les forêts restent le milieu naturel le plus riche en Europe de l’ouest ! Les chiffres sont là : il y a autour de 12 000 espèces dans les forêts européennes. Aucun habitat fait par l’homme n’est aussi riche. Mais en effet, si on compare un bocage un peu mature, où on entretient un patchwork d’habitats qui se touchent les uns les autres, on aura plus de diversité que dans la forêt d’à côté qui n’est pas encore mature. On se plaint qu’en Amazonie on détruit la forêt partout, mais chez nous le travail a déjà été fait ! Toute l’Europe a été quasiment déboisée. Ce qui reste sont des « forêtounettes ». On estime qu’à l’âge d’exploitabilité d’une forêt, vers 100 ans, on n’a que 10 % de la biodiversité. Il faut que la forêt atteigne plusieurs centaines d’années pour avoir toute sa diversité avec les coléoptères, les oiseaux, etc.

Mais plus fondamentalement, pour moi la question ne se pose pas dans ces termes : on n’est pas là pour produire de la biodiversité en quantité. Prenons le cas d’une rivière : sur le haut du cours il y a très peu de poissons. Il y a la truite, la loche, le vairon, le chabot. Il n’y a que ça. Mais le fait qu’il n’y ait que ça est un signe de bonne santé du milieu ! Si je mets un barrage, je vais rajouter quelques carpes, quelques perches… Si je mets un peu d’engrais je vais rajouter quelques poissons blancs qui vont s’en nourrir. Si je n’en mets pas trop, j’aurai encore la truite ou le vairon, je vais multiplier par deux le nombre d’espèces, mais en fait je vais dégrader l’habitat. Le nombre d’espèce est un indicateur à utiliser avec parcimonie.

ANES : En France, où la densité de population est relativement faible, on peut laisser des espaces sauvages. Mais qu’en est-il dans des pays beaucoup plus denses ? Aux Pays-Bas par exemple ?

Gilbert Cochet : Les Néerlandais ont réussi à mettre de la naturalité dans un milieu artificiel. Dans la réserve d’Oostvaarderplassen, qui fait 6000 ha, il y a des chevaux tarpans reconstitués, des bisons, des cerfs, des aurochs reconstitués en très grande densité : c’est à la fois un milieu totalement artificiel, puisque c’est un polder, et en même temps la grande faune est là. Les grands ongulés y broutent, ils y meurent, il y a des cadavres, de la nécro-masse. Il y a des vautours qui viennent de chez nous s’en nourrir. Ca fonctionne, quoi ! Ils ont restitué de la fonctionnalité dans un milieu artificiel. C’est une situation paradoxale, mais qui montre une certaine audace. Ils n’ont pas dit : on a des milieux totalement artificiels, donc on ne peut pas y mettre de la nature. Le milieu est artificiel, c’est acté, c’est un pays qui vit sous le niveau de la mer, mais malgré tout on veut de la nature qui fonctionne. Je me rappelle avoir vu dans Amsterdam, en pleine ville, un rond-point avec un trou d’eau, un grèbe qui niche, des arbres et quelques hérons cendrés ! La vie sauvage s’interpénètre avec la vie humaine de façon remarquable.

La biodiversité actuelle est une richesse extraordinaire, mais qu’en restera-t-il quand nous serons 12 ou 13 milliards d’humains ? Même si ça ne me plait pas trop, je pense qu’il faut utiliser l’argument de la valeur économique de la biodiversité. Il y a le fameux exemple du mérou, observé dans le parc de Port-Cros. Un mérou mort rapporte quelques dizaines d’euros tout au plus, le prix du poisson à l’étal. Par contre s’il est vivant, les touristes vont venir plonger, en payant pour cela, observer le mérou, faire des photos, le lendemain d’autres vont venir. On a calculé qu’un mérou, qui vit 30 ou 40 ans, rapporte 400 000 € tout au long de sa vie. Il y a une valeur économique de la biodiversité qu’on peut mettre en évidence. L’intérêt de la naturalité, c’est qu’elle ne coûte rien. Les frais de fonctionnement de la nature sauvage, c’est 0. On n’a jamais vu un arbre tendre sa branche en disant « donnez moi 10 €, j’ai stocké une tonne de CO2 », ou tendre sa racine et dire « donnez moi 100 € parce que je vous ai fait de l’eau propre en retenant les nitrate et les phosphates qui vous polluent » !

Propos recueillis
par Jean-Jacques Fresko

* avec Stéphane Durand