🆓 Banques, assurances : comment la finance affecte la biodiversité

Illustration © amazonwatch.org

1696
⏱ Lecture 4 mn.

Un rapport de l’ONG Amazon Watch révèle que cinq institutions financières ont fourni des dizaines de milliards de dollars à compagnies pétrolières opérant en Amazonie pour réaliser des forages destructeurs de la forêt. En France, l’assureur Axa s’allie au WWF pour une finance plus « verte ».

En ce moment même, des dizaines de milliers d’hectares de territoires indigènes amazoniens et de forêt tropicale isolée sont mis aux enchères pour un nouveau forage pétrolier dans l’ouest de l’Amazonie, menaçant la forêt tropicale la plus riche en biodiversité au monde et la survie des peuples indigènes qui y vivent, et ouvrant la voie à un changement climatique mondial catastrophique.

Le rapport décrit en détail la façon dont cinq des plus puissantes institutions financières mondiales contribuent activement au changement climatique en fournissant des financements par emprunt et par actions à des projets d’extraction de pétrole brut en Amazonie. Il met en lumière des exemples de résistance indigène à l’extraction pétrolière, tout en précisant que cette extraction en Amazonie est non seulement terrible pour le climat mais aussi un risque financier majeur pour ces institutions, étant donné le précédent de résistance juridique et d’intervention énergique des communautés indigènes. Rien qu’au cours des trois dernières années, ces cinq institutions financières ont mis à disposition des dizaines de milliards de dollars pour les compagnies pétrolières opérant en Amazonie, notamment GeoPark, Amerisur, Frontera et Andes Petroleum.

Les cinq institutions financières étudiées dans ce rapport sont :

  • Citigroup (banque et gestionnaire d’actifs) : Les recherches d’Amazon Watch ont révélé qu’entre le troisième trimestre 2017 et le quatrième trimestre 2019, Citi a contribué à hauteur de 827 millions de dollars au financement de la dette pour permettre l’expansion régionale des opérations de pétrole brut d’Amazon pour le Geopark, Frontera Energy et Andes Petroleum.
  • JPMorgan Chase (gestionnaire de banque et d’actifs) : Les recherches d’Amazon Watch ont révélé qu’au (T4)2019, JPMorgan Chase détient 401 millions de dollars d’actions et d’obligations dans les sociétés Geopark, Frontera Energy et Andes Petroleum, et qu’entre le (T3)2017-(T4)2019, la banque a contribué à hauteur de 490 millions de dollars au financement par emprunt pour permettre l’expansion régionale des activités de ces sociétés, portant sa contribution totale à l’extraction du pétrole brut d’Amazonie à plus de 890 millions de dollars.
  • Goldman Sachs (banque et gestionnaire d’actifs) : Les recherches d’Amazon Watch ont révélé qu’entre le troisième trimestre 2017 et le quatrième trimestre 2019, Goldman Sachs a contribué à hauteur de 998 millions de dollars au financement de la dette pour permettre l’expansion régionale des opérations de pétrole brut d’Amazonie pour Andes Petroleum et Geopark, et qu’au quatrième trimestre 2019, elle détient 25 millions de dollars d’actions et d’obligations dans les deux sociétés, ce qui porte son financement total du pétrole brut d’Amazonie à plus d’un milliard de dollars.
  • HSBC (Banque et gestionnaire d’actifs) : Les recherches d’Amazon Watch ont révélé qu’au (T4)2019, HSBC détient 595 000 000 $ en actions et obligations de Geopark et Andes Petroleum, et qu’entre le (T3)2017-(T4)2019, HSBC a contribué à hauteur de 648 millions de dollars au financement par emprunt pour permettre l’expansion régionale des activités pétrolières de ces sociétés. Cela porte la contribution totale de HSBC à l’extraction du pétrole brut d’Amazonie à plus de 1,2 milliard de dollars.
  • BlackRock (gestionnaire d’actifs) : Au quatrième trimestre 2019, BlackRock détient 2,5 milliards de dollars d’actions et d’obligations dans les sociétés Geopark, Frontera Energy et Andes Petroleum. BlackRock détenait auparavant une position dans Amerisur à partir de (Q2)2018, mais l’a vendue fin 2018.

Bien que nombre de ces financiers aient publiquement exprimé leur engagement en faveur de la responsabilité environnementale et sociale des entreprises et d’initiatives climatiques comme l’accord de Paris, ils continuent de financer la destruction de l’Amazonie et la violation des droits territoriaux des autochtones. En raison de leur complicité dans les violations des droits de l’homme et le chaos climatique inhérents à l’extraction du pétrole dans la forêt amazonienne, ils ont été soumis à l’examen des groupes de défense de l’environnement et des droits de l’homme. Amazon Watch, en collaboration avec une coalition d’autres organisations soucieuses du climat, cible ces acteurs avec une nouvelle campagne intitulée « Stop the Money Pipeline », qui appelle à un changement radical dans l’industrie financière, afin d’abandonner les combustibles fossiles et la déforestation et de s’orienter vers une transition énergétique juste et propre.

A l’inverse, le WWF France vient de nouer un partenariat avec le groupe AXA pour accélérer la prise en compte de la biodiversité dans les stratégies d’investissement et les activités d’assurance. AXA s’est engagé pour trois ans aux côtés du WWF France. Objectif : transformer le secteur de l’assurance et de la gestion d’actifs pour qu’il prenne davantage en compte la biodiversité dans les stratégies des acteurs publics et privés et ainsi contribue à protéger et restaurer les écosystèmes et à accompagner la transition des entreprises vers des activités plus durables.

En mai 2019, l’IPBES (la plateforme scientifique mondiale sur la biodiversité) tirait la sonnette d’alarme en publiant le premier rapport mondial sur le déclin sans précédent de la nature. En parallèle, de nombreuses organisations appelaient les acteurs publics et privés à prendre des engagements afin de mettre un terme à la dégradation des écosystèmes planétaires. Les secteurs bancaires et assurantiels ayant un rôle crucial à jouer, la transformation de leurs activités est apparue comme indispensable au maintien et à la pérennité du fonctionnement des écosystèmes. Chaque année, l’équivalent d’environ 125 000 milliards de dollars de services écosystémiques servent au développement de l’économie – l’équivalent de 1,5 fois le PIB mondial.

En mai 2019, le WWF France et AXA remettaient au G7 Environnement le rapport « Into the Wild » portant sur l’intégration de la biodiversité dans les stratégies d’investissements. Le rapport présente leslimites du modèle économique actuel sur lequel reposent les institutions financièresainsi que lemanque d’outils et de données pour pleinement comprendre les interactions entre finance et biodiversité. C’est pourquoi il propose une série de recommandations pour assurer la compatibilité des activités financières avec le fonctionnement des écosystèmes naturels.

Une des principales recommandations du rapport « Into the Wild » porte sur la création d’un groupe de travail, inspiré de la TCFD (Task Force on Climate-related Financial Disclosures), dont l’objectif est de mieux comprendre l’impact des investissements sur les milieux naturelset de créer un cadre unique d’analyse et de reportingdes impacts et des risques liés à la biodiversité. Le WWF France et AXA se mobilisent, dans le cadre du partenariat, pour mettre en place cette initiative d’envergure mondiale. Ce socle commun permettra aux acteurs économiques et financiers de collaborer dans la mise en œuvre de projets intégrant des critères pour la préservation de la biodiversité.

En parallèle de ce projet de long terme, le WWF France et AXA étudient ensemble les leviers sur lesquels il est d’ores et déjà possible d’agir : la diminution des flux financiers vers les activités les plus impactantes sur la biodiversité et l’augmentation des flux financiers vers des solutions et des modèles innovants, alignés avec les limites planétaires et les exigences de soutenabilité forte des activités économiques.