Le syndrome du moustique

87
⏱ Lecture 2 mn.

Dites un chiffre, pour voir, entre 95 et 300 milliards.

C’est dans cette fourchette que se situe le coût en dollars des invasions de moustiques pour l’économie mondiale, selon une étude publiée en 2024. Si cette fourchette est aussi large (au point de ressembler plutôt à un râteau), c’est que cette estimation agrège des dépenses extrêmement variées, et mesurées différemment selon les pays :  coûts pour les systèmes de santé, pertes de production causées par les épidémies de dengue, de chikungunya ou de virus de Zika -qui ne peuvent plus, désormais, être regardées comme des « maladies tropicales », tant elles sont mondialement répandues-, dispositifs de surveillance et de réaction, tels que les opérations de démoustication dans les zones touristiques avant la haute saison. Sans même parler des effets secondaires de ces opérations sur d’autres espèces d’insectes, d’oiseaux, de rongeurs, etc.

Mais tous les experts se rejoignent sur un point : pour démesurés qu’ils soient, ces chiffres restent inévitablement… sous-évalués ! Parce que tous les États concernés n’ont pas les moyens de produire des estimations fiables. Parce que les effets des épidémies transmises par les moustiques sont cumulatifs dans le temps (troubles neurologiques, handicaps). Parce qu’il est difficile de recenser les effets induits : par exemple, la fuite des touristes dans les zones infestées…

Parallèlement, les sommes affectées à la prévention des invasions de moustiques sont dérisoires : à peine un dixième du coût des dommages constatés.

C’est que, voyez-vous, investir dans la recherche de solutions innovantes, la surveillance des populations de moustiques (savez-vous qu’on en connaît 3618 espèces différentes, réparties en 111 genres ?), leur évolution, leurs mutations, leurs déplacements est une tâche ingrate, peu visible, extrêmement rentable… mais à moyen ou long terme. Bref, pas un truc valorisant pour un décideur politique. Idem pour l’amélioration des infrastructures urbaines, la chasse aux eaux stagnantes… et toutes les mesures qui permettraient de juguler la saignée opérée par les moustiques, et les inégalités sociales dont elle se nourrit… et qu’elle aggrave.

On pourrait faire le même constat avec la lutte contre le changement climatique et l’adaptation à ses effets, avec la gestion de l’eau et l’arbitrage entre ses usages, avec le déni de l’impasse agricole où nous nous précipitons.

La maison brûle, les moustiques nous bouffent et, comme l’a dit un jour Jacques Chirac, nous nous obstinons à regarder ailleurs.