L’Amazonie péruvienne consumée par l’exploitation aurifère illégale

Csaba Nagy de Pixabay

58
Csaba Nagy de Pixabay
⏱ Lecture 3 mn.

Sur les rives du fleuve Madre de Dios, des dragues aspirent jour et nuit les sédiments à la recherche d’or. L’exploitation illégale dévore la forêt amazonienne au Pérou, grand producteur mondial du précieux métal.

La région de Madre de Dios, dans le sud-est du pays, à la frontière avec le Brésil et la Bolivie, a perdu depuis 2017 en moyenne 21.000 hectares de forêt par an, soit deux fois la superficie de Paris.

Là où il y avait de la végétation, s’ouvrent désormais de vastes carrières inondées d’eau ocre où les dragues sont à l’oeuvre sans discontinuer.

« Les membres de la communauté ne peuvent plus planter ni maïs, ni bananes, ni yucca, car cette terre est pratiquement morte », déplore Jaime Vargas, un chef indigène de 47 ans, promoteur d’une reforestation des sites miniers abandonnés.

Bien que l’activité soit interdite sur leurs terres, les indigènes sont les premiers à subir les activités minières illégales, même si certains y prennent part.

« C’est l’État qui est responsable, à cause de son désordre » dans la gestion de l’exploitation minière, dénonce auprès de l’AFP le chef indigène du peuple Shipibo.

Trois types d’exploitations aurifères coexistent au Pérou: la légale, l’informelle qui tente d’achever le tortueux processus de légalisation, et l’illégale, dont l’activité finance le crime organisé.

Cours de l’or

« Les mineurs illégaux nous envahissent de toutes parts », peste Lucio Quispe, 40 ans, plus empreint de résignation que de colère. Avec sa famille, il exploite une concession de 200 hectares située à deux heures environ de route de la capitale régionale Puerto Maldonado.

Ses deux frères ont tout récemment été attaqués à la machette, dans une région où les affrontements autour des sites miniers sont monnaie courante.

En 2022, le Pérou a produit officiellement 96 tonnes d’or, mais environ 180 ont été exportées, principalement vers le Canada, l’Inde, la Suisse et les États-Unis, selon les données officielles.

« Quarante-cinq pour cent des exportations n’ont pas de registre de production », souligne l’organisme qui supervise le secteur bancaire et collabore à la lutte contre le blanchiment d’argent.

Des études indépendantes placent le pays au premier rang des exportateurs d’or illégaux en Amérique du Sud, avec 44%, devant la Colombie (25%) et la Bolivie (12%), selon l’Institut péruvien d’économie, un centre de réflexion.

C’est que le cour de l’or a grimpé en flèche au cours des quatre dernières années pour atteindre un niveau record en mai. Le Pérou est le dixième producteur d’or au monde et le deuxième en Amérique latine, selon l’Institut de géophysique américain USGC.

En 2010, un corridor minier de 5.000 km2 a été délimité, afin notamment de protéger réserves et parcs nationaux de la région. Prévue pour l’exploitation minière légale, l’activité informelle y est exceptionnellement autorisée jusqu’à la fin de l’année. Depuis 2016, date du début du processus de légalisation, les autorités ont repoussé l’échéance à plusieurs reprises.

« Or écologique »

Sur les 9.000 inscrits en 2019 -date d’expiration de la période d’enregistrement- seuls 200 ont obtenu jusqu’à présent une licence, selon Augusto Villegas, directeur régional de l’énergie et des mines.

Dans le corridor, on exploite l’or alluvionnaire. Dans 100 mètres cubes de terre, on extrait environ 10 à 15 grammes d’or, dont la valeur au gramme peut atteindre les 63 dollars.

« Mais on ne peut pas faire d’omelettes sans casser des œufs, on ne peut pas extraire à Madre de Dios sans sacrifier la forêt », reconnaît-il.

Par ailleurs, de nombreux mineurs continuent d’utiliser du mercure, pour séparer l’or des sédiments, bien que le pays a signé un accord international visant a l’éliminer progressivement et depuis 2015 interdit son importation.

Face à l’explosion des prix de la substance toxique qui s’en est suivie, certains exploitants miniers se sont tournés vers « l’or écologique ».

Lucila Huanco, 54 ans, n’utilise plus de mercure depuis trois ans dans sa concession de 3.000 hectares. Elle l’a remplacé par la technique de la séparation par gravité.

Si au départ elle a rencontré des difficultés pour écouler sa production, différente de celle extraite avec du mercure, elle assure avoir désormais un client à Lima qui lui paye 70 dollars le gramme d’or.

« Honnêtement, je ne veux plus qu’on nous montre du doigt comme étant des pollueurs », clame-t-elle.