Parcourir les lieux d’une histoire très ancienne – la transhumance dans les Alpes du sud – raconter les rencontres et la découverte des paysages, s’émerveiller sans cesse. Tout en surmontant les difficultés multiples de dix journées d’efforts. Tel est le projet de l’auteur de ce journal de randonnée.
Jour 9 : La force de la nature
2 juin : de Vence à Fréjus
Distance : 93 km Dénivelé : 1 490 m
Une erreur d’itinéraire (oui, cela arrive même avec le GPS !) me fait passer par Grasse pour atteindre Mandelieu, au pied de l’Estérel. Une première ascension, dans la chaleur de la côte d’Azur, me permet de découvrir le surprenant mémorial de Notre-Dame d’Afrique, avec son immense statue de la Vierge, édifié en 2013 au milieu du maquis par ceux qui se sentaient autant attachés à l’Algérie qu’à la France.
Je poursuis mon chemin, mais je ne reconnais pas vraiment l’Estérel. Quelque chose a changé. Mais oui, il y a des arbres, des vrais grands pins maritimes d’au moins dix à douze mètres de haut. En 2002 je crois, mes amis du Conservatoire du Littoral m’avaient confié une mission visant à définir une stratégie de gestion pour l’Estérel. Depuis la fin des années 50, la pinède de l’Estérel était ravagée par la cochenille du pin maritime (Matsucoccus feytaudi pour les intimes). Dès que l’arbre atteint une quinzaine d’années, son écorce encore lisse se fissure, laissant pénétrer la cochenille, puis d’autres parasites. Dès lors, la résine s’écoule le long du tronc, l’arbre a juste le temps de produire quelques pommes de pins avant de dépérir et mourir. Il y a vingt ans donc, l’Estérel, c’étaient des versants entiers de jeunes pins moribonds, sans que les forestiers n’aient trouvé de remède à ce fléau. Plus tard, quand la cochenille est apparue en Corse, j’ai été sollicité pour animer réunions et séminaires pour rechercher des solutions. En vain. Et vingt ans plus tard, surprise, plus aucune trace de cette cochenille dans l’Estérel.
Que s’est-il passé, je n’en sais rien. Mais cette histoire m’en rappelle une autre, celle de l’algue tueuse (Caulerpa taxifolia encore pour les intimes). Cette algue échappée du musée océanographique de Monaco allait étouffer tous les écosystèmes marins de Méditerranée. Le monde de la recherche et les pouvoirs publics se sont mobilisés et des dizaines de millions d’euros ont été investis pour lutter contre sa progression. Et aujourd’hui, depuis combien d’années n’a-t-on plus entendu parler de l’algue tueuse ? Elle s’est en fait cantonnée dans les zones les plus polluées du littoral, les ports en particulier, et l’on évoque aujourd’hui sa disparition spontanée de Méditerranée.
Quels enseignements tirer de ces deux exemples ? A mon avis, que le potentiel de réaction et d’adaptation des écosystèmes et des espèces est très sous-estimé. Plutôt que d’adopter une posture « prométhéenne », de vouloir « piloter », « améliorer », « gérer » les écosystèmes au motif de les protéger, il me parait plus efficace de se contenter de veiller à ce qu’ils ne se subissent pas d’agressions ni de perturbations d’origine humaine, en quelque sorte leur « faire confiance ». Le débat est lancé !
Mon chemin se poursuit donc à l’ombre des grands pins maritimes. L’orage menace, apportant un peu de fraicheur, mais heureusement ne se déclenche pas. Traversée de l’Estérel par ses pistes magnifiques, puis plongée vers la civilisation, Saint-Raphaël, puis Fréjus.
Attente de l’arrivée de mon hôte et l’orage se déclenche, violent, 20 cm d’eau sur la chaussée. Gîte La Ora Na chambre Tiare, mon hôte a vécu à Tahiti. Entre sa volubilité et le désordre indescriptible de sa « pension », je trouve une place bien au sec et ma foi très confortable.
Jean-Paul Hétier
(A suivre)


