Des pratiques agricoles bonnes pour le climat et pour les agriculteurs (5 mn)

Photo © Wollwerth-Imagery

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L’institut national de la recherche agronomique (INRA) a dévoilé les résultats d’une étude sur le potentiel de stockage en carbone des sols français (hors outre-mer). Ces travaux se réfèrent aux termes de l’initiative 4 pour 1000, lancée lors de la COP 21 à Paris en 2015 qui consiste à accroître la teneur en carbone organique des sols mondiaux d’au moins 4‰ par an.

L’étude a tout d’abord examiné l’évolution des stocks de carbone des sols sous l’effet des pratiques actuelles et à mode d’occupation des sols constant. Cette évolution se situe entre -0,2‰ et +3,2‰ par an, selon les hypothèses que l’on retient, établies grâce à des données tirées de la littérature scientifique ou de simulations. Cette incertitude devrait commencer à être levée dès 2020 grâce à des nouvelles mesures réalisées par le réseau de mesure de la qualité des sols (RMQS). Mais aujourd’hui, on sait déjà que des changements d’occupation des sols tels que l’artificialisation ou le retournement des prairies permanentes par exemple, ont des effets négatifs sur les stocks de carbone des sols du territoire métropolitain.

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Cette étude s’est penchée sur différentes pratiques agricoles et forestières permettant de stocker un supplément de carbone dans les sols français (sans modifier leur mode d’occupation ni la structure des systèmes agricoles et forestiers actuels). En mettant en œuvre l’ensemble des pratiques agricoles favorables identifiées qui concernent à la fois les systèmes de grandes cultures et les prairies permanentes (couverts intermédiaires, agroforesterie, plantation de haies, utilisation de composts ou produits résiduaires organiques, insertion de prairies temporaires dans les rotations, changements du mode de gestion des prairies permanentes…) sur la totalité des surfaces où cela est réalisable, il est possible d’atteindre un stockage additionnel de +1,9‰ par an pour l’ensemble des surfaces agricoles et forestières. Rapporté aux surfaces agricoles seules, cela représente un accroissement du stock de carbone de +3,3‰, tandis que si l’on se restreint aux sols des seules grandes cultures, du fait que leurs stocks sont aujourd’hui faibles, l’augmentation des stocks atteint +5,2‰, ce qui améliorerait par ailleurs leur fertilité. Les pratiques à mettre en œuvre (extension des cultures intermédiaires, des prairies temporaires, de l’agroforesterie etc.) apportent également des bénéfices pour la qualité de l’eau et pour la biodiversité.

En revanche, certains sols ont déjà un stock élevé de carbone. C’est notamment le cas des forêts et des prairies permanentes, pour lesquelles il est difficile d’augmenter le taux de carbone dans le sol. L’enjeu est alors d’entretenir et de protéger ces stocks par des pratiques permettant de les pérenniser. Les résultats de l’étude insistent enfin sur l’importance des politiques publiques favorisant le maintien des prairies permanentes, des zones humides et des forêts en stoppant l’artificialisation des sols. Ce maintien du stock doit alors être complémentaire des stratégies d’augmentation du stock de carbone dans les autres types de sols. En réalisant sur l’ensemble du territoire national ces deux objectifs complémentaires, il serait possible de s’approcher, voire de dépasser, la cible d’une augmentation de 4‰ par an des stocks de carbone des sols métropolitains, sous réserve de lever l’incertitude sur l’évolution tendancielle actuelle des stocks. Cela nécessitera des financements additionnels et une forte évolution des politiques publiques, ainsi que des stratégies de l’ensemble des acteurs des filières agricoles et forestières.

Indépendamment de la question du carbone, d’autres constats conduisent les agriculteurs à interroger leurs pratiques. « A certains moments, la chimie ne marche plus. Qu’est-ce qu’on fait? Il faut qu’on remette de l’agronomie dans notre système » : comme Stéphane Schoumacher, céréalier dans la Marne, de plus en plus d’agriculteurs tentent l’agriculture sans labour, pour réduire leurs charges et ramener de la vie dans les sols. Abrités sous un hangar, alors que la pluie tombe dru sur les champs de blé et de colza de la Marne, une dizaine d’agriculteurs écoutent avec attention un ingénieur agronome, animateur du club Agrosol pour le compte de la coopérative Vivescia, leur expliquer comment modifier leurs pratiques et passer en agriculture de conservation des sols (ACS). Jean-Luc Forrler brandit des pieds de colza, attaqués par des charançons (coléoptères blottis dans les tiges qui éclatent, NDLR): « Il faut nourrir vos plants, les insectes vont privilégier les colzas les plus chétifs »,explique à ces paysans de tous âges M. Forrler, véritable « coach » des paysans. « Entre 1998 et 2000, les cours des céréales étaient très bas, il fallait trouver des moyens de baisser les charges », rappelle-t-il pour expliquer son engagement dans ces pratiques. Dans le viseur, la mécanisation, qui représente « plus de 50% des charges », selon Stéphane Schoumacher, hôte de ce tour de plaine.

Car ce type d’agriculture, qui repose sur trois leviers -suppression du labour, modification des rotations et couverts végétaux entre les cultures pour ne jamais laisser les parcelles à nu-, vise aussi à « assurer un revenu correct sur l’exploitation », explique Savine Oustrain, de Vivescia. La moisson catastrophique de 2016 a, selon elle, agi comme un déclic : « Depuis trois ans, le club Agrosol est passé de 100 membres à 350 dans le Grand Est. Certains agriculteurs se sont rendu compte qu’il fallait peut-être changer de système ». Sous un ciel chargé de nuages gris, M. Schoumacher admire ses champs de blé d’un beau vert tendre, avant d’arracher une motte de terre pour montrer la qualité retrouvée de ses sols, dans lesquels on observe les restes de cultures précédentes, comme des résidus de maïs. « Les résidus se décomposent plus lentement et servent de garde-manger pour les vers de terre. Plus vous avez de résidus, plus vous avez de vie du sol », explique-t-il.

Mais ces techniques peuvent également servir contre le changement climatique: les couverts végétaux plantés entre les cultures, souvent des légumineuses comme le pois, captent l’azote de l’air pour le fixer dans le sol. Outre cet apport d’azote, « les insecticides, ça fait quatre ans qu’on s’en passe en colza, dans les cultures céréalières, ça fait deux ans et demi, sans impact sur le rendement »,assure Etienne Mignot, en école d’ingénieur, dont le père est engagé en agriculture de conservation depuis cinq ans. Mais, car il y a un « mais », « aujourd’hui, les plus grosses difficultés, c’est avec les herbicides, on n’arrive pas à faire sans », explique M. Mignot. Une fois par an, les agriculteurs en ACS recourent au glyphosate, cancérogène probable selon une agence internationale, pour nettoyer leur parcelle des couverts végétaux, afin que la culture qu’ils plantent puisse se développer. Sur la ferme familiale, assure Etienne Mignot, c’est 0,2, 0,3 litre par hectare, pas plus. En contrepartie, « on a moins de travail (superficiel) du sol. On est en moyenne à 40 à 50 litres de fioul à l’hectare. En système conventionnel, c’est 70 à 80 litres ».

« Face à des incidents climatiques de plus en plus fréquents, et de plus en plus accentués, on est plus résilient,fait valoir M. Schoumacher, qui assure que le fait de ne pas travailler les sols, ça protège votre sol du gros orage, de la sécheresse, car l’eau va s’infiltrer plus vite, grâce aux vers de terre et aux racines qui aèrent le sol. Toutes les charges phytosanitaires sont divisées par deux », ajoute-t-il. Il voit dans l’interdiction du glyphosate le seul frein potentiel au développement de cette pratique. Mais selon M. Forrler, pour les néophytes, « le problème est beaucoup plus psychologique que technique. La question qui revient le plus, c’est : +Je ne sais pas si je fais bien ?+. Du jour au lendemain, vous changez totalement de mode d’emploi. C’est là que la notion de groupe est importante ».

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