Dans un marais de la côte atlantique française, l’alliance du buffle et du bousier

CHRISTOPHE ARCHAMBAULT AFP

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Water buffalos walk in a marsh after their release into the Etang de Cousseau nature reserve, in Lacanau, southwestern France, on April 11, 2024. - Eight water buffalos have been released in the marshlands of the Etang de Cousseau as part of the site's rewilding project. Alongside the marine landaise cow, the herbivores contribute to the functioning of the reserve's rich ecosystem. (Photo by Christophe ARCHAMBAULT / AFP)
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Tout juste sortis de la bétaillère, des buffles d’eau pâturent paisiblement la bruyère et la molinie du marais jouxtant la côte atlantique française, aidés par un précieux allié: le bousier, un scarabée indispensable au bon fonctionnement de ce riche écosystème.

Dans le cadre d’un projet de réensauvagement de la Réserve naturelle de l’étang de Cousseau, dans le sud-ouest de la France, appuyé par l’association néerlandaise Rewilding Europe, ces huit animaux originaires de deux élevages de Bretagne (nord-ouest) ont pour mission de poursuivre l’entretien de la zone humide.

Ils viennent compléter l’action des vaches de race Marine landaise, sauvées in extremis de l’extinction par la réserve et le Conservatoire des races d’Aquitaine il y a 35 ans. Elles sont une trentaine à pâturer le marais de juin à décembre, lorsque la nappe d’eau baisse, avant de remonter l’hiver sur la partie dunaire et boisée de la réserve.

« On ne peut pas augmenter notre cheptel de vaches marines car on n’a pas le pâturage suffisant d’hivernage », explique François Sargos, conservateur de la réserve. Or, « il nous en faudrait 10 fois plus pour avoir un impact et ne pas broyer la végétation avec des moyens mécaniques suffisants », poursuit le naturaliste.

C’est là qu’interviennent les buffles d’eau, véritables « ingénieurs de la nature » qui « influencent la composition de la végétation en piétinant le sol et en se nourrissant », explique-t-il.

Deux précédentes installations de buffles d’eau, « plus appropriés » pour occuper des zones très humides sur une plus longue période, ont fait leurs preuves dans des marais proches de Paris.

Avec leur efficacité de pâturage, ils créent dans leur sillage des espaces de vie pour d’autres animaux et leurs déchets organiques fournissent un habitat et de la nourriture à de nombreuses espèces coprophages, dont le bousier, autre nouveau locataire de l’écosystème girondin réunissant 3.000 espèces de faune et de flore.

Rouleur de pilules

L’an dernier, 60 Scarabaeus laticollis ont été réintroduits au sein de la réserve qui s’étend sur 600 hectares à Lacanau, à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest de la grande ville de Bordeaux, et seront rejoints par autant de congénères lors d’un second lâcher le 7 mai.

« Il s’agit de la première réintroduction d’un insecte en France », souligne Cyril Forchelet, chargé de mission scientifique.

Ce scarabée noir et trapu, observé pour la dernière fois dans la réserve de Cousseau en 1965, avait aussi disparu du littoral atlantique français, conséquence de l’utilisation de traitements préventifs antiparasitaires dans l’élevage : leurs molécules agressives et rémanentes stérilisent les bouses, rendant toute forme de vie inexistante.

Le rôle des bousiers est pourtant primordial: en décomposant la matière fécale par leur digestion, ils accélèrent la formation d’engrais naturel, enrichissant le sol en matière organique et sels minéraux et lui permettant ainsi de se régénérer.

Sans ce « recycleur », « on aurait des bouses qui s’accumuleraient par milliers dans les prairies et des écosystèmes qui mourraient à terme », abonde l’écologue, prenant l’exemple de l’Australie qui a dû importer la petite bête sur son territoire il y a un demi-siècle.

Sa réintroduction dans le marais de la côte atlantique semble porter ses fruits, selon un suivi journalier des spécialistes qui ont délicatement limé leurs carapaces pour les identifier.

Signe encourageant: des bousiers ont « passé l’hiver » et ont été repérés en train de « rouler » continuellement avec leurs pattes arrières, tels Sisyphe, « leurs pilules » (boulettes de bouses modelées pour y enterrer leurs œufs).

Prédatés par d’autres animaux, reptiles, chauves-souris et autres mustélidés, l’insecte participe aussi à la chaîne alimentaire.

« Sur la réserve, on a tout un cortège de faune et de flore qui est réapparu.

On a un +écosystème bouse+ qui est un micro-habitat avec quantités d’insectes, des champignons, des mouches et des prédateurs qui vont venir à la recherche de larves. »

Pour les gardiens des lieux, l’alliance du buffle et du bousier donne « un petit coup de pouce à la nature ».