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Trois questions à Claire Nouvian, Présidente et fondatrice de l’association Bloom.

ANES : Le parlement européen vient de voter pour l’interdiction totale de la pêche électrique en Europe. Quelles sont les conséquences de ce type de pêche sur les écosystèmes marins et sur la filière de la pêche artisanale ?

Claire Nouvian : L’électricité est radicale. Elle n’épargne pas les organismes, notamment quand ils sont en phase de développement, comme les œufs et les juvéniles. C’est une façon de vider les océans qui est très dangereuse et qui ne pense qu’au retour sur investissement. C’est la forme de capitalisme la plus cynique qu’on puisse imaginer, qui n’investit pas sur l’avenir mais qui met en péril les conditions même du renouvellement de la ressource. En cela les conséquences sur la pêche artisanale sont pires que tout, car celle-ci n’est pas mobile dans son rayon d’action comme la pêche industrielle peut l’être. Un chalutier peut se dire: « on prend tout ce qu’il y a à prendre en mer du Nord puis on va en Afrique. » Il y a une logique de pur investissement que les pêcheurs artisans n’ont pas car eux sont dans une logique de durabilité de leur métier. Les pro- pêche électrique soutiennent qu’elle permettrait une meilleure sélection des poissons, mais c’est un mensonge. Tout leur argumentaire est basé sur une comparaison avec ce qui a le pire impact possible sur la biodiversité : la pêche au chalut à perche et la drague. En utilisant les données de leurs propres rapports, notre association Bloom a montré qu’il y avait entre 50 et 70 % de rejets de poissons sur les chalutiers électriques. C’est plus de dix fois plus que chez les pêcheurs artisans du nord de la France, qui ont entre 3 et 6% de rejets.

ANES : La pêche électrique est principalement plébiscitée par les pêcheurs néerlandais et belges. Quels sont leurs intérêts à la pratiquer, et pourquoi la Commission européenne s’est positionnée favorablement à l’octroi d’une dérogation en mer du Nord à titre expérimental ?

C.N. : Cette pêche est exclusivement néerlandaise, car même si d’autres pays ont eu des licences, les fonds proviennent de capitaux néerlandais. Leur intérêt est que leur flotte de chalutier à perche était en déficit chronique. Ils allaient faire faillite. Cela posait la question de savoir si on allait continuer à soutenir par des subventions publiques leur méthode de pêche dépendante du gasoil très nocive pour les océans ou si on allait accompagner une conversion vers des méthodes de pêche génératrices d’emploi et plus durables. Mais les politiques publiques craquent sous la pression directe des lobbyistes, qui leur rendent visite dans leur bureau. Cela fait des années que ces lobbies travaillent au corps la Commission européenne. Cette dernière a-t-elle été complaisante ou a-t-elle craqué sous la pression? Toujours est-il qu’elle a accordé des dérogations à pratiquer une méthode de pêche qui était pourtant interdite, uniquement dans l’intérêt des pêcheurs et de l’État néerlandais. Heureusement, le Parlement a opposé sa voix. Ce que sous-tendait ce vote, c’était un choix de société plus global : accepte-t-on une technologie radicale qui met en péril notre avenir ? Comment décide-t-on d’aménager notre territoire ? Quelle politique publique retient-on pour préserver l’emploi ?

ANES : Quelle va être la suite du parcours législatif de ce texte au sein de l’UE ?

C. N. : On en est au début du trilogue. Maintenant, ce sont les négociations finale entre la Commission européenne, le Conseil de l’Union avec les États membres et le Parlement européen. On sait que la Commission est totalement dans les bras des lobbyistes, il va donc falloir travailler un peu ce couple toxique. On doit trouver des alliés au sein de la Commission qui en ont un peu assez que sa crédibilité soit attaquée à cause de quelques individus qui, au sein des services, font le jeu des industriels. Il faut qu’on travaille aussi sur le soutien des États membres. La bonne nouvelle est que Nicolas Hulot a Annoncé au Sénat hier que la France soutenait désormais une interdiction totale et définitive de la pêche électrique. Ça nous change la vie. On doit désormais travailler avec les membres du cabinet de Monsieur Travers pour obtenir un lobbying fort à l’intérieur du Conseil de la France, afin de créer une coalition et gagner ce combat. Bloom sera aux avants poste de cette coalition.

Propos recuillis
par Jibé