En Afrique, le braconnage inquiète les professionnels du tourisme (4 mn)

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Les difficultés de la protection des espèces animales emblématiques de l’Afrique comme le rhinocéros ou l’éléphant inquiètent les professionnels du tourisme, qui redoutent qu’elles ne freinent le flot des visiteurs étrangers sur le continent.

« A l’évidence, elles ont un impact négatif, a résumé cette semaine le patron de l’Association du tourisme africain (ATA), Naledi Khabo, à l’occasion d’un sommet du secteur réuni au Cap (sud-ouest) à l’initiative d’Airbnb. Qu’il s’agisse d’hommes ou d’animaux, voir des morts pareilles a forcément des conséquences » sur notre activité, a-t-elle ajouté. Ces dernières semaines, plusieurs événements ont terni l’image de sanctuaire de la faune sauvage de l’Afrique, l’un de ses principaux « produits d’appel ». Il y a d’abord eu le fiasco du transfert mal préparé de onze rhinocéros d’un parc kényan vers un autre, qui s’est soldé par leur mort par déshydratation. « C’est malheureux (…), il est clair que l’affaire n’a pas été bien gérée par mes officiers, et nous avons pris des mesures pour y remédie », a reconnu, penaud, au Cap, le ministre kényan du Tourisme Najib Balala. Et puis il y a eu l’affaire des éléphants du Botswana, qui abrite leur plus grande population en Afrique. Son arsenal très répressif a fait de ce pays un modèle dans la lutte antibraconnage. Mais au début du mois, une ONG y a dénoncé la mort d’une centaine de pachydermes lors d’un massacre sans précédent qu’elle a attribué à la décision des autorités de désarmer ses « rangers ». Le gouvernement de Gaborone et des scientifiques ont remis en cause la réalité de ces massacres mais trop tard, la réputation du pays a déjà souffert de l’incident. « Ce qui est triste avec cet incident au Botswana, c’est que la presse n’a titré que sur ce qui s’est passé, sans s’interroger sur le pourquoi ni sur l’après », a regretté l’auteure de récits de voyages Anita Mendiratta. Les crimes environnementaux coûtent chaque année plus de 70 milliards de dollars aux pays en développement. L’Afrique est la cible des braconniers qui s’arrachent les défenses de ses éléphants et les cornes de ses rhinocéros pour satisfaire, à prix d’or, la demande de la médecine traditionnelle asiatique. Ces dernières années, les pays qui accueillent les amateurs de safaris ont considérablement renforcé leurs moyens pour lutter contre le trafic d’ivoire. Des efforts loués par les tour-opérateurs. « Il est essentiel que le gouvernement et les professionnels du tourisme prennent des mesures fortes et punissent sévèrement les trafiquants », se réjouit Naledi Khabo. « Le nombre de rhinocéros protégés au Kenya est passé de 300 il y a trente ans à plus de 1.200 aujourd’hui. Et nous avons 35.000 éléphants contre seulement 16.000 il y a trente ans », s’enorgueillit son ministre du Tourisme. Selon Anita Mendiratta, la lutte contre les trafiquants et braconniers est même devenue une demande des visiteurs. « Les touristes nous disent +ce n’est pas bien+, affirme-t-elle, la lutte antibraconnage est au coeur de leurs préoccupations. Le militantisme des touristes est devenu un élément important de notre industrie ».

Ancien « ranger » tanzanien reconverti dans le secteur des safaris, Loserian Laizer pense lui aussi que « la contrebande nuit au tourisme. Il raconte que, dans le célèbre parc sud-africain Kruger, des visiteurs se plaignent du bruit des patrouilles aériennes de surveillance. « Mais nous gagnons la bataille. Je félicite ceux qui protègent la faune sauvage, de plus en plus de gens comprennent que c’est indispensable, ajoute-t-il, il faut essayer de la protéger de façon intelligente ». Mais le braconnage n’est pas le seul à menacer la faune sauvage, juge M. Laizer. « Le problème, c’est la construction de plus en plus d’infrastructures pour accueillir plus de visiteurs, met-il en garde, ça détruit l’environnement, alors il faut contrôler cette évolution ».

Mais la guerre contre le braconnage est loin d’être gagnée. Les défenseurs de la faune sauvage ont fait part lundi de leur indignation après la libération en Afrique du Sud d’un trafiquant thaïlandais de cornes de rhinocéros qui n’a purgé que six des quarante ans de sa peine de prison initiale. Chumlong Lemtongthai, qui a bénéficié d’une mesure de libération conditionnelle à Pretoria la semaine dernière, est rentré immédiatement à Bangkok, a-t-on appris de source gouvernementale sud-africaine. Au cours de son procès en 2012, il avait reconnu avoir obtenu frauduleusement des permis de chasse. Il avait ensuite rémunéré des complices, dont plusieurs prostituées, afin obtenir le droit d’exporter en tant que « trophées » 26 de ces précieuses cornes. Elles ont ensuite été vendues au marché noir en Asie, où le kilo se monnaie jusqu’à 55.000 euros. Les défenseurs des animaux s’étaient félicités de la condamnation de Chumlong Lemtongthai à 40 ans de prison. Sa remise en liberté les a révoltés. C’est « une honte absolue, a estimé Audrey Delsink, directrice de l’ONG Humane Society International. Cela envoie le message que les braconniers qui entretiennent des liens avec des réseaux de trafiquants sont traités avec indulgence. Lemtongthai a été personnellement impliqué dans le massacre illégal de 26 rhinocéros et a ordonné la mort d’au moins 50 animaux », a-t-elle précisé. Pour le Fonds mondial pour la nature (WWF), les autorités doivent faire en sorte que « les poursuites judiciaires aboutissent et que les responsables écopent de condamnations appropriées ». « Quand la commission des libérations conditionnelles a étudié le cas (de Chumlong Lemtongthai), elle a décidé qu’il était éligible. Nous avons appliqué la loi, s’est défendu le porte-parole de l’administration pénitentiaire, Singabakho Nxumalo. On ne s’attend pas à ce qu’il revienne dans le pays », a-t-il ajouté. La condamnation du trafiquant avait été réduite en appel en 2013 et en 2014. Bien que la corne de rhinocéros soit composée de kératine, la même matière que les ongles humains, la médecine traditionnelle asiatique lui prête toutes sortes de vertus curatives. La demande a explosé ces dernières années, provoquant la mise en place de filières de braconnage ou de trafic depuis l’Afrique. Le nombre de rhinocéros tués en Afrique du Sud, qui abrite la plus grande population africaine de ces pachydermes, est passé de 13 en 2007 à plus de 1.000 par an ces cinq dernières années.