🆓 Plaidoyers pour les chauves-souris (4 mn 30)

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Alors que les chiroptères sont montrés du doigt et jugés responsables de la transmission à l’homme du coronavirus, les scientifiques prennent leur défense et plaident pour un effort de recherche sur ces mammifères.

Dans la revue The Conversation, Eric Leroy, virologue et directeur de recherche à l’Institut pour la recherche sur le développement (IRD) dresse un portrait très complet des 1200 espèces connues de chiroptères (20 % des mammifères, 2eplus important ordre taxonomique parmi les mammifères, après celui des rongeurs), et détaille les cinq raisons qui font des chauves-souris des réservoirs importants de virus transmissibles à l’homme :

  • Les chauves-souris font partie des mammifères les plus anciens – la majorité des espèces se seraient formées il y a plus de 100 millions d’années. La profusion d’espèces ainsi que leur ancienneté ont abouti à une grande diversité génétique entre les espèces, qui a fait le lit de l’extraordinaire diversité virale observée chez ces animaux.
  • Les chauves-souris sont caractérisées par une grande diversité de taille (certaines font 2 mètres d’envergure quand d’autres pèsent à peine 3,5 grammes), de régime alimentaire (insectivore, frugivore et même hématophage) et de mode de vie (certaines sont sédentaires et d’autres sont migratrices). Cette diversité biologique leur a permis de coloniser des zones géographiques et des écosystèmes très variés. Par le biais de contacts multiformes avec les habitants et les animaux spécifiques de chaque partie du monde, cette présence ubiquitaire a indéniablement contribué à la diversité extrême des virus hébergés par ces animaux.
  • Les chauves-souris présentent des caractéristiques physiologiques propices à la persistance des virus à long terme. D’une part, elles ont une longévité de plusieurs dizaines d’années, jusqu’à 40 ans pour certaines espèces (Myotis lucifuguspar exemple), ce qui est exceptionnel pour des animaux de petite taille. Cette longévité explique en partie pourquoi ces animaux sont infectieux pendant de longues périodes. D’autre part, les espèces des régions tempérées entrent en hibernation pendant plusieurs mois aux saisons froides. L’état d’hibernation s’accompagne d’une hypothermie, d’une diminution du rythme cardiaque (jusqu’à 1 battement cardiaque par minute) et d’un ralentissement général du métabolisme qui contribueraient à la persistance du virus dans l’organisme. Enfin, les défenses immunitaires des chauves-souris sont essentiellement supportées par une immunité innée très efficace qui interviendrait de manière significative dans le contrôle et la durabilité de l’infection virale.
  • la plupart des espèces ont un mode de vie grégaire et vivent en colonies de centaines, voire de milliers d’individus, conditions optimales pour une large diffusion des virus au sein des colonies. En outre, les colonies englobent souvent plusieurs espèces différentes de chauves-souris, ce qui accroît la diversité virale suite aux transferts interespèces nombreux.
  • les chauves-souris vivent souvent en contact avec les populations humaines. De nombreuses espèces séjournent dans des gîtes naturels fréquentés par les êtres humains (grottes, caves, frondaisons des arbres) ou des endroits créés par les hommes (toits des maisons, combles mines désaffectées…). De même, les espèces frugivores consomment fréquemment les fruits des arbres fruitiers cultivés dans les villages. Les habitants des régions tropicales forestières d’Afrique et d’Asie chassent et consomment régulièrement ces animaux. Ainsi, la manipulation des animaux chassés ou capturés, l’arrivée en abondance de ces animaux sur les arbres fruitiers des villages et leur proximité lors de leurs séjours dans les environnements fréquentés par les communautés humaines constituent autant de sources d’exposition propices à la transmission de virus.

« Bien que les chauves-souris soient des réservoirs riches en virus pathogènes pour l’homme, elles occupent néanmoins une niche écologique précieuse au sein de notre planète et jouent un rôle primordial, voire vital, dans le fonctionnement de la biosphère, conclut le chercheur. Il est donc urgent et impératif de multiplier les recherches visant à identifier et caractériser régulièrement les virus hébergés par ces mammifères volants, et élucider les modalités et les mécanismes génétiques, environnementaux et anthropologiques de leurs transmissions aux êtres humains, seuls moyens pour proposer et mettre en œuvre des stratégies de prédiction et de prévention des épidémies ».

De son côté, le président de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB), Jean-François Silvain, publie un plaidoyer intitulé « Ne tirez pas sur les chauves-souris, dans lequel il pointe la responsabilité de l’homme dans la transmission du virus : « On considère à ce niveau que l’accroissement des activités humaines, au travers de la déforestation et de la fragmentation forestière, du développement des surfaces agricoles, de la création d’infrastructures routières et des déplacements associés, du commerce d’animaux sauvages, facilite ce type de contacts, notamment dans la zone intertropicale. La consommation, en particulier en Afrique ou en Asie du sud-est, de viande de brousse, et plus généralement d’espèces sauvages, se traduit par des contacts physiques directs qui peuvent être à l’origine de ce type de transmission à l’Homme (captures, cuisson imparfaite, consommation). Réduire la prévalence des zoonoses ne passe donc pas par une éradication des populations de chauves-souris au prétexte que ce groupe taxonomique est prédisposé à héberger un grand nombre de virus potentiellement dangereux, mais par la réduction de l’artificialisation des écosystèmes aujourd’hui encore peu anthropisés (forêts tropicales notamment) et par la mise en place de réglementations strictes interdisant la capture et la consommation de chauves-souris ».

L’article de Jean-François Silvain

L’article d’Eric Leroy